Le draveur

J’étais adolescent et souvent à cet âge, on se sent mieux ailleurs qu’à la maison où l’on gâche son temps en compagnie de ses parents ou de ses sœurs (je n’ai pas de frères). Ainsi, je passais la plupart de mes soirées. À ce moment, son grand-père vivait encore, un homme presque plus vieux que sa hauteur en centimètres. Non, sans exagérer, il était âgé de 94 ou 96 ans et il devait mesurer moins d’un mètre et demi.

Il était tout petit et très mince, une vraie brindille. Pourtant, il avait été draveur presque toute sa vie active. Pour ceux qui connaissent les exigences de ce métier, sa carrure ne correspondait pas du tout au type de l’emploi. Tous les travailleurs du bois de cette époque où l’aide mécanique était presque inexistante devaient s’en remettre à leurs seules capacités physiques. Je ne pouvais l’imaginer vraiment plus baraqué, il fallait donc qu’il existe une explication à ce paradoxe incompréhensible.

Un jour, il me parla de son ancien travail, la drave. Comme tous les gars ayant vécu leur jeunesse avant les années 1900, il avait appris son métier à la dure, en l’exerçant, tout simplement. Étant de nature délicate, personne ne le voyait déplacer les énormes billots flottants (au Québec on les appelle des « pitounes ») à la seule force de ses frêles bras. Le « foreman » l’a donc dédié à exercer un autre travail encore plus dangereux, mais pour lequel son physique deviendrait un atout plutôt qu’un handicap. C’est ainsi qu’il devint dynamiteur.

Lorsque les pitounes créaient des embâcles sur la rivière, c’est lui qui allait dynamiter la montagne de billots enchevêtrés afin qu’ils retrouvent le chemin du courant. Pour réussir, il devait atteindre l’embâcle en se déplaçant sur les billots en flottaison, il déposait ensuite sa charge au bon endroit et enfin il s’éloignait le plus rapidement possible avant l’explosion qui projetait les billots dans toutes les directions.

Courir vite ne garantissait pas la survie de ce bûcheron atypique. Il devait également s’éloigner en conservant son équilibre sur des troncs cylindriques, très glissants et qui pivotaient sur eux-mêmes au moindre contact. Le plus grand danger ne consistait pas à recevoir une pitoune sur la tête, mais bien à courir sans tomber à l’eau, car la suite s’avérait souvent fatale. Soit les gros billots de bois vous écrasaient, soit ils vous emprisonnaient sous l’eau.

À cette époque, l’espérance de vie des dynamiteurs était très courte et le seul fait qu’il ait exercé ce métier d’une extrême dangerosité durant plusieurs dizaines d’années suffit à reconnaitre tout son talent. Contraint de louvoyer entre plusieurs dangers simultanés où une seule erreur s’avérait souvent fatale, y avoir survécu semble exceptionnel à cette époque où le « boss » avait le droit d’exiger de ses employés d’affronter des situations hautement périlleuses si les gars voulaient conserver leur job.

Heureusement, ce gringalet a su tirer plus qu’honorablement son épingle du jeu. Il a même poussé le bouchon jusqu’à vivre centenaire. Comme quoi, la force brute n’est pas toujours le plus grand secours nécessaire, il suffit parfois d’une seule brindille pour déplacer des montagnes de troncs d’arbres.

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