Expressions québécoises — 2

Quoi de mieux que parler d’argent, sujet universel par excellence. L’exemple suivant donnera un aperçu de la mondialisation, bien avant l’époque actuelle, car ses origines sont hispano-franco-anglo-québécoise. Elle est instinctivement compréhensible sans vraiment piger grand-chose.

L’expression est : « Changer quatre trente sous pour une piasse ».

Sa signification est : ne rien avoir gagné dans l’échange. S’être démené inutilement, pour rien ou pour trop peu.

Les devises canadiennes sont depuis le milieu du XIXe siècle le « dollar canadien » et le « cent » valant un centième de dollar. On utilise occasionnellement ici comme ailleurs le mot « sou » plutôt que « cent » pour désigner la petite monnaie et lorsqu’on ne dit pas « sou », on dit « cenne » plutôt que « cent ». Quant à la « piasse », elle est espagnole et elle provient du mot « piastre », grâce ou plutôt à cause d’une élocution molle.

Mais que viennent faire une piastre espagnole et quatre trente sous censés valoir plus ou moins cette piastre ? La piastre espagnole a été une devise courante en Nouvelle-France durant le XVIIe siècle. Noter que dans une colonie, n’importe quoi peut prendre valeur de devise, l’important étant l’impossibilité d’en produire à volonté. Ça aurait pu être des cartes à jouer, des miroirs, des cailloux d’origine volcaniques, des oranges ou des peaux de castor. Noter que la peau de castor et le miroir furent effectivement utilisés comme monnaies d’échange entre les Amérindiens et les Européens. En Angleterre, à l’époque de la piastre espagnole, une couronne anglaise valait 120 sous, le quart de couronne correspondait donc à 30 sous. En emberlificotant toutes ces devises et prononciations, la piastre devenue la piasse, le quart de couronne à 30 sous, le dollar, les cents, les cennes et les sous on obtient une piasse valant quatre trente sous.

Aujourd’hui au Québec, dans le langage parlé courant, le mot « piasse » domine totalement le mot « dollar » qui est relégué aux situations officielles comme durant des négociations ou lorsque vous signez un contrat. Mais entre amis ou avec la famille, le mot piasse est roi. « Donne-moi deux piasses, je vais nous acheter un billet de loterie ». « Ça m’a coûté dix piasses ». Ou dans du plus vulgaire avec : « Se torcher avec des cent piasses ». Mais là, j’empiète sur le prochain article dédié aux expressions québécoises.

Quant au trente sous, encore très utilisé comme expression, qui correspond dans notre réalité quotidienne à un vingt-cinq cents, il avait la faveur des quêteux avant qu’il ne vaille plus grand-chose. « Vous auriez pas un p’tit trente sous pour un café ? », le trente sous n’existant pas, c’est bien d’un vingt-cinq cents (cennes) dont il est question. Aujourd’hui les sans-abris préfèrent la piasse ronde, qui n’est pas ronde du tout, mais hendécagonale (11 côtés) appelée aussi le huart à cause de l’image de cet oiseau aquatique au dos. Mais surtout, les émules de Saint-François d’Assise préfèrent le deux piasses rond montrant un ours polaire avec lequel ils parviennent tout juste à s’acheter un café et qui, habituellement, de toute façon, est utilisé à acheter un autre liquide plus satisfaisant que du café.

On dit des Québécois qu’ils ont peur de l’argent. Notre ancienne culture judéo-chrétienne associait le pouvoir de l’argent au diable. Mais quand on vous raconte dès votre jeune âge qu’un trente sous vaut réellement vingt-cinq cennes, que dix sous valent bien dix cennes, que la piasse, le sou et la cenne n’existent pas, mais qu’on en parle tout le temps, que les cennes sont des cents, cinq sous c’est la même chose que cinq cennes, que quatre trente sous ne valent pas une piastre tout en le valant, c’est facile ensuite de s’imaginer se faire rouler dans la farine en voulant parler argent.

Blague à part, l’histoire de ces quatre trente sous et de cette piastre espagnole est un superbe exemple de la capacité de rémanence de faits anciens, totalement disparus depuis des siècles, mais toujours culturellement bien présents et pratiquement indécrottables. Même si un jour le Québec se dotait de sa propre monnaie, il est fort à parier que cette nouvelle devise, peu importe son nom, resterait toujours dans le langage parlé, une piasse, une cenne ou un sou.

Ainsi, pour faire les choses simplement, aussi bien choisir les mots piastre et sou comme futures devises. Ça nous simplifierait l’existence. Malheureusement, on sera toujours pris avec une incongruité, car si le sou vaut le centième d’une piastre, il faudra expliquer à nos enfants pourquoi 4 trente sous, ainsi que 4 vingt-cinq sous valent tous les deux 1 piastre !

Ah, Culture… quand tu nous tiens !

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