Réveil dans les bois

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Tout est détrempé, la rosée s’est crue averse. La lumière matinale me force à plisser les yeux dès la sortie de la roulotte. Un ciel à la pureté virginale tire les rayons solaires à enfumer les surfaces mouillées. De microscopiques brouillards se forment un peu partout. À l’ombre, l’air reste frais, mais déjà je peux ressentir les intentions de notre étoile pour la suite de la journée. À n’en pas douter, elle nous donnera chaud.

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Les oiseaux se mettent subitement à tous se chamailler. Pire, ils s’invectivent à qui mieux mieux. Le doux concert matinal s’est transformé en foire d’empoigne. Les plus agressifs d’entre eux possèdent paradoxalement les plus beaux plumages parmi toute cette ribambelle d’ailes sautillantes en proie à de vifs énervements incompréhensibles, ce sont les geais bleus. Les quiscales bronzés ne donnent pas leur place qu’ils défendent chèrement au sommet des épinettes. Les mésanges si petites pépient sans grand effet au travers des décibels crachés par les corvidés. Elles changent prestement de branche pour ne pas les indisposer encore plus.

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Puis, tous les cris cessent aussi brusquement qu’ils sont apparus. La paix est revenue sans que je connaisse les raisons de ce conflit. Un vainqueur a-t-il été couronné? Je retrouve les pépiements plus discrets des oiseaux appelant leur compagne ou compagnon de nid. Des échanges sonores presque continuels s’établissent entre les deux individus qui, même s’ils se perdent de vue, ne se perdent jamais d’ouïe.

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— N’oublie pas de me rapporter un beau ver juteux.
— Ça fait cent fois que tu me le demandes.
— Ouais, mais je te fais moyennement confiance avec toutes ces femelles aux alentours.
— Tu sais bien que tu es la plus belle.
— Beau parleur
! Ara, va!
— Ne me compare pas à ce satané cloaque
!
— D’accord, d’accord. Rapporte un beau ver bien juteux.
— J’avais compris les cents une fois précédentes.
— Avec ta cervelle d’oiseau, je ne prends aucun risque, nos petits meurent de faim.
— En m’attendant, raconte-leur l’histoire de l’humain qui s’est transformé en oiseau. Ils aiment les histoires aux fins heureuses.
— T’en aurais pas une nouvelle à me proposer
? Celle-là, ils la connaissent par cœur. Ils la pépient sans arrêt. Ça devient énervant à la longue.
— Non, j’ai épuisé mon répertoire. Il reste bien celle avec le corbeau et le renard, mais la marmaille est bien trop jeune pour entendre des histoires d’horreur.
— Le voisin vient de retourner à son nid avec un ÉÉÉNORME ver dans le bec. Tu fais quoi, là
?
— Si tu me laissais travailler en paix quelques instants, je pourrais me concentrer et en trouver un que tu aimeras.
— Bon, j’ai compris, mais si je te prends à rôder autour de la petite jeune pimpante, je te rogne les deux ailes
!

Voilà à peu de choses près une traduction d’une des conversations aviaires qui s’est déroulée dans la forêt environnante ce matin. J’espère simplement que la menace de la femelle à l’égard de son mâle n’était que boutade.

Au sol, l’un des deux écureuils roux vient me frôler les orteils. Je me trouve sur sa menée. Il ne dévie jamais de son chemin de retour à moins d’un coup du sort et il appert que j’en suis un. Il hésite, avance, recule, perd le champignon qu’il tenait par le chapeau dans sa bouche. Horreur et consternation! Il prend son courage à quatre pattes pour le récupérer et reprendre sa route, cette fois en me contournant.

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Sa bravoure s’avérera payante. En sera-t-il toujours ainsi? L’humain ne constitue pas une menace immédiate, mais toutes les espèces le rendent nerveux. L’écureuil roux est un grand anxieux de nature. Voici sa femelle grimpée sur une branche qui me surplombe. Elle me regarde curieuse et inquiète. Finalement, sa prudence ou sa déception l’emporte, elle rebrousse chemin en causant un petit tapage au sol parmi les branches. Ne lui offrant rien, je ne vaux rien. Si elle me perçoit dépourvu de tout noir dessein à son égard, mon inutilité dans sa quête de nourriture me range dans la catégorie des créatures imposantes mais inintéressantes.

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Le couple roux partage son territoire avec un tamia presque aussi gros que la femelle écureuil et de couleur semblable, mais ils constituent deux espèces bien distinctes d’écureuils. Ils semblent s’être accordés sur les heures de travail, car je ne les vois que très rarement circuler au même moment.

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La marmotte ne s’est pas encore montrée. Trop chaud, je crois, pour son imposant pelage. Elle doit apprécier l’air frais de son terrier. Aucune nouvelle du lièvre. Je crains qu’il ait terminé en civet entre les dents d’un prédateur quelconque.

Ma musique ne semble pas vraiment déranger la faune. Je m’en étonne toujours. Évidemment, elle ne joue pas à tue-tête, mais ça reste des sons artificiels. En parlant de lièvre et de musique, ils me font penser à une anecdote de jeunesse.

J’avais une quinzaine d’années, je me trouvais seul dans les bois comme bien souvent à cet âge, je jouais de la flûte à bec lorsque tout à coup un lièvre sort d’un buisson pour venir s’asseoir juste devant moi, à pas plus loin d’un mètre, pour écouter les étranges sons émis par cette branche d’arbre coupée et percée de quelques trous. Il est resté une dizaine de minutes, bien campé sur son séant, les oreilles mobiles, avant de disparaitre tranquillement.

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Cet instant magique partagé par deux créatures que rien ne reliait fut rendu possible grâce à la musique. Les airs entendus sont-ils restés imprégnés dans sa mémoire? S’est-il endormi ce soir-là en fredonnant l’un des airs? Je pourrais certainement y croire. Nos espèces se révèlent bien plus semblables qu’on veut l’admettre. Si la musique l’a intrigué, elle l’a également retenu sur place quelques minutes. Notre mémoire musicale actuelle ne provient-elle pas des sons naturels de nos environnements entendus alors que nous étions encore des protohommes et pas si éloignés des autres créatures placentaires?

Mes souvenirs au repos, je reviens au moment présent en pensant à ce que je vais manger et surtout à me préparer un immense café dans cette bombe sous pression que j’utilise sur la cuisinière au gaz. Isabelle préfère préparer le sien en utilisant la cafetière filtre. Son air circonspect envers ma cafetière capable de pulvériser l’intérieur de la roulotte me rappelle de rester à proximité et de bien surveiller ses humeurs, y compris les siennes. Ne sont-elles pas en mesure toutes les deux d’exploser à tout instant sans avertissements? J’aime prendre des risques, faut-il croire.

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Café chaud en main, finalement il n’y avait pas matière à paniquer. La journée s’annonce sous le signe du farniente et de la somnolence, une manière de me remettre de la belle soirée passée sous le couvert des étoiles filantes. Ai-je fait un vœu, ou même plusieurs? Au moins un que je peux vous révéler, celui que vous continuiez de lire mes articles.

Boucles

Je ne suis pas un adepte des nœuds papillon. Ça me donne un air d’architecte. Je n’ai rien contre ces gens, je les trouve juste un peu coincés. C’est normal, les boucles servent à serrer, à emballer les cadeaux, les boites de chocolat par exemple, mais autour du cou, je me demande pour qui je suis censé être un présent. Un présent du passé, un présent périmé. Du chocolat avec du blanc sur le dessus, durci et rance. Je ressemble à un pingouin. Est-ce qu’on dit aux pingouins qu’ils ressemblent aux architectes en costard ?

Je me regarde dans la glace sans vraiment me voir. La boucle de ma vie est bouclée autour de mon cou, bien serrée. J’étouffe un brin, mais on s’habitue à se sentir étouffé. Je me regarde sans vraiment me voir. L’histoire de ma vie. Les revers en satin, ça a de la classe. On les remarquera plus que moi ce soir. Une bonne chose, les revers. J’en sais un brin sur le sujet.

Je choisis mes mouchoirs. Je les place stratégiquement dans les poches de mon habit. Celui-ci, en pure soie, pour une éventuelle dame en pleurs, en pleurs pour quelqu’un d’autre que moi. Il va dans la poche intérieure du veston pour l’élégance du geste lorsque je le tire pour le tendre, à la tendre, avec tendresse, à défaut d’autre chose. Le second, en coton, dans la poche gauche du pantalon, il jouera son rôle à la perfection. Le troisième, dans l’autre poche à droite. Vous saurez bientôt. Enfin le dernier, pour rehausser la pochette à bristols vide de bristols. Je le laisse dépasser un peu négligemment, ma seule excentricité de la soirée. Il se marie à la boucle, évidemment. La boucle et son mouchoir, le couple ringard du costard.

Je vais serrer des mains. Elles seront froides ou tièdes, molles ou énergiques, moites ou sèches, dédaigneuses ou franches. J’essuie toujours ma main avec le mouchoir dans la poche droite du pantalon avant de la présenter. Je la veux chaude, sèche et énergique, relents de mon passé. Je l’essuie également après l’échange, sans rien laisser paraitre, caprice de mon hypocondrie.

Je garderai mon air un brin renfrogné. Les gens m’ont toujours connu ainsi. Pour les autres, ils me connaitront toujours ainsi. Calme, sérieux, renfrogné et observateur. Quand j’observe, les gens le ressentent. Ils se retournent, cherchent, questionnent du regard. Je détourne alors le mien pour qu’ils ignorent la source de leur malaise, pour qu’ils m’ignorent. Quant à moi, j’ignore, j’ignore pourquoi mon regard se matérialise sur leur cou. Le mien reste protégé sous ma boucle. Aucune chance que le regard des autres me fasse le même effet. C’est bien de se sentir un peu étouffé, à l’étroit. Une bonne préparation pour rencontrer les spécialistes de l’étouffement et de l’étroitesse d’esprit.

J’enfile mes souliers vernis, eux aussi veulent leur boucle bien bouclée, bien serrée, qui restera bouclée toute la soirée, à l’instar de ma bouche. Je ne porterai aucun commentaire. Toute la soirée, je la garderai bouclée. Plus jeune, j’avais le commentaire facile. J’étais jeune et j’ignorais les avantages de la garder bouclée. Je sais maintenant qu’il faut parler seulement sous la torture. Et encore, seulement si la torture porte une jolie robe.

La faiblesse d’un homme, une robe de la grandeur de mon mouchoir de poche avec une belle boucle au dos. Comment faire pour la déboucler ? Je n’ai pas le choix, je ne peux la garder bouclée. Je devrais au moins lui faire un petit compliment. Que vous avez de jolies boucles ! Et la façon dont vous les portez, avec tant de naturel et d’élégance ! Que je la boucle ? Facile, vous n’avez qu’à tirer sur la boucle. Sur la mienne ? Commencez par tirer sur la vôtre, je saurai bien m’occuper ensuite de la mienne.