Amours, Everest et Marianne

L’amour rend-il heureux ? Toutes les fois où je fus en amour, non seulement ça s’est mal terminé, mais ces relations ont toujours été les plus compliquées et les moins saines. Donc, pour moi, l’amour ne rend pas heureux, il rend plutôt fou. En fait, je devrais spécifier qu’il rend les gens encore plus fous, parce qu’il faut déjà être passablement fêlé pour se jeter corps, cœur et âme dans ce genre de situation périlleuse de haute voltige, sans filet, sans préparation, sans expérience et sans sa tête.

Ça pue l’échec cent kilomètres à l’avance, sauf pour le pauvre idiot qui a jeté tous ses radars au fond de l’océan de ses passions. Le résultat est conséquent à la hauteur de la chute et la douleur d’autant plus vive.

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Je peux comparer le grand amour à l’ascension de l’Everest. Tout commence comme un fabuleux rêve, puis l’on se rend rapidement compte qu’on doit offrir d’énormes efforts pour peu d’avancement. Rapidement, la tête nous tourne et on manque d’oxygène sans vraiment comprendre lequel est la cause et l’autre l’effet. Ce qu’on appelle progression équivaut à se retrouver en pire position et en plus grand danger que la veille. Seuls l’orgueil et le désir de vaincre nous empêchent de rebrousser chemin, ce que tout humain intelligent ferait sans hésiter.

Les derniers efforts, surhumains, autodestructeurs, insensés nous emmènent là où on ne peut pas réellement rester plus que quelques instants. Essoufflé, épuisé, frigorifié, esseulé, décati, on regarde tout autour un paysage lunaire qu’on qualifie de beau juste parce qu’il est rare et difficile à observer, pourtant, la réalité n’est que froidure et désolation.

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Une fois redescendu au niveau de l’océan, une plongée aussi périlleuse nous attend au fond de la fosse des Mariannes afin de récupérer ses radars abandonnés dans la vase. Nous pourrions tout autant nous perdre et rester au fond des eaux ténébreuses qu’au sommet du mont glacé. Une fois encore, seuls l’orgueil et le désir de vaincre nous empêchent d’abandonner, ce que tout humain moins intelligent ferait sans hésiter. Lestés de poids énormes mais essentiels à la poursuite de notre vie, nous entamons la remontée, lente, imperceptible, jusqu’au moment où l’oxygène s’épuise, nous laissant de nouveau à bout de souffle.

Tout de même étrange qu’au tréfonds ou au sommet du grand amour, dans les deux cas, l’oxygène vient à nous manquer. Heureusement, au même instant, hasard ?, notre tête émerge enfin pour la première fois depuis des lustres.

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Nos pieds foulent finalement le sol normal, un terrain banal dépourvu de monts gigantesques ou d’océans profonds, un lieu ordinaire, plat, plate, presque dépourvu de dangers, du moins de dangers évidents et hautement périlleux. L’esprit vacille, ne sachant ce qu’il doit maintenant désirer le plus ardemment : les délices du danger amoureux ou le confort du repos salvateur.

Celui qui a gravi la plus haute montagne, celui qui s’est ensuite retrouvé au plus profond des abysses, y reviendra à jamais transformé. Ses yeux ne verront plus jamais la vie comme ceux des autres. Ayant simultanément profité des plus passionnantes voluptés et enduré les plus douloureux enfers, il comprendra, parfois, peut-être, que le sublime se paye très cher. Le tribut se prend à même sa personne, l’ablation des engelures de son âme et l’addition de souffles permanents au cœur.

Il repensera souvent à sa Marianne, son Everest, ses grandes amours. Il s’en ennuiera tout en sachant pertinemment qu’y rester, ça aurait été y mourir. La montagne qui durera toujours où tant de gens reposent pour toujours. La ténébreuse Marianne aux passions abyssales nous engloutissant à tout jamais.

Les 7 jours d’une grippe d’homme

On dit souvent que les hommes ressentent la grippe différemment des femmes. Si aptes à endurer des douleurs physiques aiguës, ils semblent pourtant incapables d’affronter honorablement cette maladie qui, sommes toutes, reste dans la très grande majorité des cas relativement banale aux conséquences mineures et aux séquelles plutôt inexistantes.

Plusieurs personnes avancent des explications d’ordre psychologique. Il n’en demeure pas moins que ce comportement de la gent mâle semble répandu, pour ne pas dire généralisé. Il transcende les générations, les cultures et les époques. Aujourd’hui, je n’apporterai pas ma contribution personnelle à l’édifice théorique, mais puisque je termine actuellement une grippe… d’homme, ma mémoire est fraiche pour vous rapporter assez fidèlement mes impressions des sept derniers jours. Voici donc la petite histoire de ma grippe d’homme en sept phases, une pour chaque jour.

Jour 1 —J’ignore — Le déni

La gorge me pique, j’ai de légers étourdissements, je sens un bandeau m’enserrer la tête, je frissonne occasionnellement, mais ce n’est pas la grippe. Tout au plus une irritation de la gorge par un polluant quelconque, la grippe, c’est pour les autres. Je pars travailler comme à l’habitude ce serait idiot de rater une journée de travail pour une simple supposition certainement fausse. Plusieurs personnes au bureau s’absentent ces temps-ci pour soigner une grippe, mais je refuse catégoriquement de relier ces cas à mes symptômes. Et même si j’ai effectivement chopé un virus, je suis fort et en santé, ça va passer rapidement.

Jour 2 —Je suis capable — L’optimisme

Je me rends à l’évidence, c’est bien une grippe. Une toute petite grippe, une grippette de rien du tout. Ça va passer tout seul si je fais attention. Je poursuis mes activités normales, mais je m’abstiens de faire des folies. Je me couche un peu plus tôt pour m’aider à guérir. Ainsi, je n’aurai pas besoin de prendre des médicaments, surtout que la grippe, on en soigne seulement les symptômes, alors je vais les endurer le temps qu’ils passent. Les symptômes changent rapidement et pas pour le mieux, je vis probablement l’apex de la maladie, demain ça ira mieux et je dirai adieu aux papiers-mouchoirs.

Jour 3 —Je ne suis pas capable — Le réalisme

La vache, elle est en train d’avoir ma peau. Je ne parle plus de symptômes, mais d’abominations. Ça ne fait que quelques jours et déjà je pense à un combat perdu d’avance. Je ne saurais nommer une seule partie de mon corps exempt de douleurs. Mon nez se compare à la fontaine de Trévi et mon gosier à du fil barbelé. Ma tête a cessé de fonctionner au moment où la pression interne a fait sauter les valves à idées. Je dévalise la pharmacie du coin et en rapporte tout objet dont l’étiquette comporte le mot «grippe». En arrivant à la maison, je prends une dose de tous les produits pour ne pas avoir à choisir et risquer de rater le meilleur. L’appel du lit est ma nouvelle vocation. J’y plonge en espérant m’en extirper plus en forme dès demain matin.

Jour 4 —Je ne suis plus capable — L’abandon

Il n’y a plus aucun espoir. C’est fini. La grippe fera une autre victime. Je ne sors de mon lit que pour remplir ma gourde et vider ma vessie. La chambre est jonchée de papiers-mouchoirs, d’emballages de médicaments et de désespoirs. Bien drogué, mes courbatures sont heureusement moins pénibles, mais les éternuements et les quintes de toux demeurent ininterrompus. Je regarde ma vie et je la trouve moche, inutile, misérable. Je dors et au réveil je me rendors. Si on m’avait dit que l’humain vivait cela, j’aurais refusé de naitre. Je peux me battre contre n’importe quel adversaire de ma taille, et même plus grand, mais pas contre ces guerriers microscopiques tortionnaires dénués de la moindre pitié.

Jour 5 —Je vais mourir — La fatalité

Seule consolation, l’agonie sera de courte durée, mais entretemps je dois encore subir cette torture incessante. J’ai perdu tout appétit ainsi que mon humanité. Je ressemble à une loque, à un zombie, à un ver de terre. Parce que j’ai vidé la réserve, je dois recycler mes papiers-mouchoirs et ça ne me dérange même pas. Mes seules occupations conscientes sont de boire de l’eau et d’uriner, je mange également quelques chips. Tant qu’à mourir, j’exauce mes dernières volontés. Du côté de la gorge, il y a amélioration, mais je mouche mes poumons et mon cerveau. Décérébré, foutue façon de crever. Mon seul exercice intellectuel encore possible, je peux encore prévoir mes flatulences. Ça m’encourage à penser que ma fin approche.

Jour 6 —Je survis — Une lueur d’espoir

Y aurait-il une vie après la grippe? J’ai mieux dormi que les nuits précédentes, d’épuisement, très certainement, mais au réveil j’ai un peu perdu de ce misérabilisme caractéristique des derniers jours. Mes savates trainent moins lourdement sur le parquet. Mon dos a un peu perdu de son quasi modo. Mon nez coule encore, mais la grande inondation semble vouloir se tarir. Je redécouvre la signification du mot appétit et même le sens de dévorer. Mes cinq sens n’affichent plus leur pancarte «hors d’usage». Je présume toutefois avoir plus d’énergie que la réalité et je redécouvre mon lit assez tôt dans la journée. Malgré ce début de journée en pétard mouillé, une flamme semble s’être toutefois rallumée au plus profond de mon organisme. Il ne me reste qu’à la protéger et à la faire croitre.

Jour 7 — Je prends du mieux — Le retour graduel à la normale

Malgré un sentiment de faiblesse toujours présent, mais grandement atténué, je réussis à vaquer à mes occupations plutôt normalement. Bien sûr, je me déplace encore avec ma boite de papiers-mouchoirs et ma bouteille de sirop contre la toux dans les mains ou les poches, cependant les quintes deviennent de plus en plus espacées. J’ai l’idée d’aller m’acheter un t-shirt avec l’affirmation suivante imprimée dessus: «J’ai survécu à la grippe». Je me retiens, car cette intention me semble encore prématurée, une rechute est si vite arrivée! Alors je m’abstiens malgré le sentiment de fierté d’avoir échappé de justesse à la grande faucheuse. Ça semble exagéré et pourtant je ne donnais pas cher de ma peau lorsque j’étais au plus mal. Vivre avec un bras coupé me semblait moins catastrophique que d’endurer cet ennemi invisible encore plusieurs jours. La nature est bien faite, malgré tout. Ces bestioles nanométriques semblent connaitre notre niveau de tolérance maximal qu’ils atteignent sans toutefois l’outrepasser. Bien entendu, s’ils tuent leur hôte, du même coup ils se suicident, une stratégie perdante qu’ils tentent certainement d’éviter. Le soir du septième jour, j’obtiens une preuve concrète de mon rétablissement en cours, je me sers un glencairn de scotch que je parviens à déguster, le coup de grâce donné à l’ennemi, l’état de grâce pour le survivant.

Ça rend fou

Le printemps est le temps de l’année où l’on procède au grand nettoyage. Tout s’est accumulé durant l’hiver et voilà venu le moment de remettre de l’ordre et de nettoyer tout ce gâchis.

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On sort les meubles de patio, le barbecue, les parasols, le hamac, les nains de jardin et les lumières de parterre. La vie reprend son cours, elle qui s’est remisée en attendant que le froid passe et se termine. Voilà, c’est plus ou moins chose faite.

Cependant, il reste encore un gros mois et quelques avant que le camping ne recommence. Dans les Laurentides, la neige persiste longtemps, elle disparaitra totalement pour la fête des Mères, premier weekend où les terrains seront rouverts.

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Cette année, j’ai acheté une mangeoire à oiseaux. Je le regrette déjà! J’aime la nature… naturelle, alors j’ignore quelle idée farfelue m’a traversé la tête. Elle est jolie, tout en cuivre verni, les oiseaux vont la trouver attirante, me suis-je dit. Idiot! Le seul oiseau qui la trouvera jolie est cette tête de linotte de Corbot qui se l’est procurée.

Je vous tiendrai au courant de l’histoire de ma mangeoire, le temps qu’elle durera. Peut-être aurai-je quelques belles surprises! Mais sincèrement, j’en doute déjà!

En fin de compte, l’adage se vérifie, le printemps, ça rend fou.

Mon inutilité

Un jour viendra où vous aurez atteint l’âge de vous demander à quoi aura servi votre vie. J’élimine immédiatement de l’équation le fait que vous avez procréé ou que vous projetez de le faire, car on ne parle plus de votre propre vie. La vôtre, en quoi fut-elle intéressante aux yeux des autres? Quel type de bilan vous dresse-t-on? Mis à part quelques broutilles sans grand intérêt, quelle est votre contribution au Grand projet humain?

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Probablement comme nous tous, vous n’avez rien apporté de réellement important. Oui, certainement, vous avez aidé un tas de gens qui, eux-mêmes, n’ont rien apporté dans la grande équation de l’existence humaine. Vos proches, vos voisins, vos amis ou collègues ont profité de votre sollicitude, votre disponibilité, votre écoute, votre humanité. Et puis après? Lorsque des coquerelles s’entraident, elles ne restent que des coquerelles qui réalisent ensemble des trucs de coquerelles. Ne vous offusquez pas de mes images, je ne nous compare pas à ces bestioles, du moins pas au premier degré, c’est déjà ça de gagné!

Virtual_Interactive_Kinetic_IntelligenceJ’étais voué à faire de grandes choses, à laisser ma marque. J’avais le talent, l’attitude, l’énergie, la santé, il me restait à prendre les bonnes décisions. Puis la vie m’a placé devant des situations qui m’ont obligé à choisir, et mes décisions m’ont amené ailleurs.Je ne regrette rien, je constate en revanche que ma vie a bénéficié à peu de gens. J’ai sacrifié la grosse affaire pour me consacrer à une seule personne.

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Pourtant, avec le recul et l’expérience, si je me retrouvais dans la même situation, je referais le même choix. Personnellement, je n’ai pas perdu au change, mais la société tout entière aurait pu profiter un peu plus de moi si mes efforts s’étaient focalisés ailleurs et autrement.

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Force est de constater que je fus plutôt inutile. Je l’admets, je le conçois, je l’accepte. Bien sûr, ma vie ne se terminera pas demain matin et je possède encore quelques années devant moi pour réaliser de belles choses, mais pas de grandes choses.

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Si ma vision de la situation est limpide, elle ne me rend pas plus malheureux pour autant, c’est le grand paradoxe de ma vie. Voué à devenir important, choisir l’inverse et en être finalement heureux. Pourquoi? Parce que le succès ne se compte pas en nombre. Parce que le bonheur n’est pas un cruchon qu’on remplit. Parce que la réussite est parfois uniquement dans sa tête et si on pense sincèrement qu’on a réussi, ce sentiment suffit amplement à créer une réalité.

Je dors peu, mais je ne fais jamais de cauchemars. Je dors du sommeil du juste. Rien ne me pèse sur la conscience. Tout compte fait, quel beau cadeau je me suis fait! n’est-ce pas?

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L’humanité est une grosse pyramide où la base se tape tout le fardeau de ceux qui se sont élevés en marchant sur les têtes et qui trônent actuellement au sommet, un sommet si peu partagé. Oui, c’est injuste, mais à voir la laideur de ces gens et les horreurs qu’ils ont accepté de faire pour se retrouver là, je bénis l’Univers de m’avoir apporté la possibilité de choisir une autre voie.

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Si vous êtes comme moi, soyez heureux. Au bout du compte, votre vie a été importante si elle n’a pas nui aux autres. Tous les jours, vous supportez votre propre fardeau ainsi que celui des autres qui ont préféré, eux, s’en délester. S’ils croient atteindre les honneurs, en revanche, vousavez mieux, vous avez l’Honneur. N’oubliez jamais que l’importance d’une majusculeprévaudra toujours sur celle du pluriel.

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Et mon blogue, un de ces jours, servira-t-il peut-être à des gens! Qui sait ce qu’on laisse en héritage?

Allez ! Mathis ! Au boulot !

Voilà! Voilà! Pour ceux qui me suivent, je n’ai pas à préciser que je reviens d’une longue pause. Pour les nouveaux abonnés, je vous souhaite de passer du bon temps à lire ce blogue. Hé oui, j’ai gagné quelques abonnés malgré mon silence et la barre des lectures quotidiennes continue d’afficher une étonnante quantité.

Vais-je vous expliquer les raisons de mon mutisme? Noui! Bref, vous en saurez quelques-unes, mais pas toutes. Tout d’abord, soyez sans crainte, je n’ai pas été victime de trolls, ni eu un accident, ni chopé une quelconque maladie débilitante. Mon débilomètre se maintient à peu près au même niveau qu’auparavant et la santé continue d’habiter mon corps sans trop se plaindre du proprio. Bien au contraire, j’ai perdu du poids malgré la diminution hivernale de mon activité physique et je me sens encore mieux.

La raison principale de mon éloignement, c’est le temps. Ou plutôt le manque de temps. Ou plutôt le temps requis pour composer des articles originaux de qualité, variés, non redondants, bien documentés et réfléchis. Comme je l’expliquais dans mon dernier article avant ma disparition, ce processus quotidien me bouffait plusieurs heures et je ne les avais plus.

Un nouveau travail exigeant maintient mon esprit en alerte, car je dois assimiler une grande quantité d’information en très peu de temps. À cela s’ajoute le temps de transport. À Montréal, traverser un pont ne se réalise jamais simplement. Maisonneuve et Jeanne-Mance (les Européens fondateurs de la ville si on exclut les Amérindiens qui la peuplaient bien avant eux) auraient dû se contenter de planter leurs bâtiments de bois sur la rive sud. L’ile de Montréal serait devenue un immense parc-nature sans les désagréments du transport d’une rive à l’autre pour les besoins du boulot. Aujourd’hui, l’ile serait seulement habitée par les riches possédant un hélico ou un yacht, et eux aussi se foutraient des ponts. Mais bon! En se sentant plus en sécurité entourés d’eau, les deux jeunes inconscients nous font vivre aujourd’hui d’impossibles pertes de temps lorsque domiciles et bureaux sont séparés par quelques kilomètres de liquide fermement décidé à rejoindre l’océan en obstruant toute circulation perpendiculaire.

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Et nos gnignégnieurs civils s’évertuent encore à construire des goulots d’étranglement pour passer au-dessus ou en dessous de l’eau. Si nos réseaux informatiques étaient construits sur ce même principe, vous auriez le temps d’aller prendre votre douche ou de terminer un copieux diner lorsque vous naviguez entre deux pages web.

Si dix voies convergent vers un pont, construisez un pont à dix voies et vous éliminerez toutes les pertes de temps. Est-ce si difficile à comprendre? Ça coûterait trop cher? Foutaise! Ça coûte la peau des fesses à toute la société en l’usant inutilement deux fois par jour sur la banquette des véhicules durant de longues heures improductives. Et en faisant les comptes sur la durée utile du pont, il en ressortirait qu’un pont à dix voies aurait permis une bien meilleure rentabilité globale. Ceci étant dit, comme vous le constatez, LeCorbot n’a pas vraiment changé durant sa pause.

Pour revenir au sujet principal, mon nouvel emploi emplit ma caboche et vide mon horaire du temps nécessaire pour écrire de façon ininterrompue. D’autre part, je garde la ferme intention de conserver l’originalité et la qualité des articles que je publie. Je ne vous cache donc pas les conséquences sur leur nombre et leur fréquence.

Je tiens à souligner mon infinie gratitude à tous ceux qui ont pris le temps de m’écrire un commentaire public ou privé pour souligner leur désir de voir mon éclipse se terminer. J’ai été très touché par chacun d’entre eux et soyez assurés qu’ils ont fortement contribué à ce que je reprenne le licou.

À la prochaine!

Ragoût de novembre

Les dérèglements climatiques nous apportent des inversions de mois, des déplacements des saisons. Depuis une trentaine d’années, je constate que le climat oscille, pour ne pas dire vacille. La Terre ne semble plus trop savoir comment se comporter. Bien sûr, on a déjà vu des mois plus froids, plus chauds, plus secs, plus pluvieux, plus neigeux, etc., mais les dérèglements sont rendus maintenant la norme plutôt que l’exception. On bat des records de ci ou de ça au quotidien alors qu’avec le temps passant, statistiquement, nous devrions rencontrer des extrêmes de moins en moins fréquemment.

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Je suis en train de marcher dans l’arrondissement Rosemont en direction nord-ouest. Je dois parcourir quelques pâtés de maisons, deux ou trois kilomètres, pour me rendre à un rendez-vous au Café Lézard. La température extérieure est passablement plus froide que la normale de saison, mais le pire c’est le vent. Un noroît glacial, cinglant, me fouette le visage sans ménagement. Lorsque j’attends à un feu de circulation, je tourne le dos à ce vent abominablement frigorifiant. Désagrément inapproprié pour ce temps de l’année, mes vêtements frisent la limite de leur capacité à me protéger.

Les noroîts ont la fabuleuse et détestable propriété de transporter de l’air directement pompé de l’Arctique lorsque le courant-jet plonge très au Sud. Cet air glacial envahit à l’heure actuelle tout le Québec ainsi que les états de la Nouvelle-Angleterre aux É.U.A., mais aussi des états bien plus au Sud tels le Michigan, la Pennsylvanie et même l’Illinois. Bref, on gèle en novembre comme si on était au cœur de février.

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Bon, j’exagère un peu, c’est un peu la marque de commerce du Corbot. Cependant, en ce mi-automne, mon corps et mon esprit ne sont pas encore prêts à accepter les joues gelées et les oreilles battues par les grands vents boréaux. Heureusement, l’autre jour j’avais enfoui mes cache-oreilles au fond de mon sac. Je les extirpe avec fierté en me congratulant pour avoir été si prévenant. Je cesse toutefois mes bravos en me rappelant d’avoir sciemment abandonné mon foulard sur la patère avant de quitter le domicile ce matin alors qu’il me serait actuellement d’une superbe utilité.

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J’entre dans le resto avec la face gelée et les gouttes au nez. La serveuse me tend un menu et un sourire oscillant entre la bienséance et l’hilarité. Je lui quémande un sèche-cheveu afin d’aider ma face à reprendre vie, elle revient avec un café brûlant. Soumis à la chaleur intérieure, mes gouttes de morve se transforment en pendouillis. Mon paquet de papiers-mouchoirs refuse de s’ouvrir. Mon téléphone rend l’âme. Mon rendez-vous attend sa bise. Ma vessie malmenée par le froid réclame son soulagement. Mes deux mains gauches et mon cerveau pétrifié hésitent à choisir une priorité. Je déteste me sentir morveux, à la limite de l’incontinence et partiellement demeuré lorsque mon corps dégèle. Ce temps est parfait pour me faire signer un contrat de préarrangements funéraires pour une perruche que je n’ai pas ou l’achat d’une assurance contre les invasions de kangourous.

Et lorsque février décide de débarquer en novembre sans avis préalable, lorsque l’antigel n’a pas encore remplacé l’eau dans mes tissus organiques, lorsque le soleil devient si timoré que je peux le regarder en pleine face et qu’il se met à rougir de honte, LeCorbot se renfrogne, noircit et devient irascible. Eh non, ce n’est pas mon état naturel! Un peu… pas toujours!

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Mais lorsque je repense au ragoût fumant qui m’attendra à mon retour, ma rogne, ma noirceur et mon irascibilité s’estompent un peu, preuve que je vieillis. Foutu ragoût de novembre!

Le vent

Ce soir, il vente à décorner les bœufs, comme on dit par ici. Ça me rappelle l’époque de mes planches à voile, plusieurs années à faire le beach bum, à surfer sur les ondes lacustres et féminines. Ce vent nocturne souffle sur les braises de mes souvenirs.

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Je revis quelques journées d’intenses séances nautiques sur mes planches, à avaler des bouillons à répétition pour réussir une figure quelconque sur des eaux déchainées par des cieux noircis. Je revois ensuite quelques visages aux yeux enjôlés par mes airs de flûte joués devant un feu de camp odorant, réconfortant, intimiste. Je me rappelle les silences précédant les invitations à me suivre. Les baisers légers mais suggestifs de la nuit à venir. Puis les serrements chaleureux, les légers attouchements, les caresses prolongées, les élans du cœur, les ébats déchainés dans et sur les couvertures. Et le vent qui ne cesse de souffler, de rugir, de me parler, de me fouetter, de me transporter aux nues et à l’autre bout de la Terre.

Ces nuits à jouer au gentil protecteur pour des filles inhabituées à dormir à la belle étoile. Rassérénées enfouies au fond d’une impressionnante épaisseur de couvertures. Et moi, tout près d’elles, rassurant, réchauffant, caressant ces demoiselles vivant l’enivrant abandon.

Le vent, mon ami, mon allié, mon complice, LeCorbot virevolte et ne se pose jamais. Le temps passe comme le vent.

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Cœur brisé

Je me souviens de mon dernier ECG à l’hôpital. Cet examen avait été commandé par mon médecin de famille afin de lever un doute que les limitations de son stéthoscope ne parvenaient pas à dissiper ou à confirmer.

Tout semblait correct, mis à part un petit souffle. Rien de bien important, rien pour attenter à ma santé, mais une légère anomalie quand même.

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Sans y réfléchir, mais probablement aiguillonné par la joliesse de l’infirmière, je lui ai déclaré qu’il avait été causé par une peine d’amour. Elle s’est retournée en me lançant un regard chargé de questionnements, de reproches, et d’inquiétudes. Muette, elle venait pourtant de tout me dire.

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«Êtes-vous sérieux?» «C’est possible, vous savez?» «On ne badine pas avec ces choses-là!» «Qu’en savez-vous?» «Faut pas être à ce point sensible!» «Faites plus attention à vous lorsque vous aimez.» «Ça me plairait bien de savoir que mon homme pourrait être aussi amoureux de moi!»

Bien sûr, ma théorie sur la cause de ce souffle restera invérifiable et je n’y crois qu’à moitié.

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Avez-vous déjà eu si mal en amour que vous avez senti votre cœur littéralement se briser? La moitié de ma croyance provient d’un épisode de ce type. À prendre avec modération et même avec sobriété au cas où ces événements causeraient réellement des souffles au cœur.

Pour conclure ce billet, un petit mystère auquel je viens de penser.

Comment se fait-il que seules les femmes ayant fait fondre notre cœur parviennent ensuite à le briser? S’est-il cristallisé entre les deux ? Ce serait l’explication de sa fragilité.

Réveil dans les bois

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Tout est détrempé, la rosée s’est crue averse. La lumière matinale me force à plisser les yeux dès la sortie de la roulotte. Un ciel à la pureté virginale tire les rayons solaires à enfumer les surfaces mouillées. De microscopiques brouillards se forment un peu partout. À l’ombre, l’air reste frais, mais déjà je peux ressentir les intentions de notre étoile pour la suite de la journée. À n’en pas douter, elle nous donnera chaud.

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Les oiseaux se mettent subitement à tous se chamailler. Pire, ils s’invectivent à qui mieux mieux. Le doux concert matinal s’est transformé en foire d’empoigne. Les plus agressifs d’entre eux possèdent paradoxalement les plus beaux plumages parmi toute cette ribambelle d’ailes sautillantes en proie à de vifs énervements incompréhensibles, ce sont les geais bleus. Les quiscales bronzés ne donnent pas leur place qu’ils défendent chèrement au sommet des épinettes. Les mésanges si petites pépient sans grand effet au travers des décibels crachés par les corvidés. Elles changent prestement de branche pour ne pas les indisposer encore plus.

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Puis, tous les cris cessent aussi brusquement qu’ils sont apparus. La paix est revenue sans que je connaisse les raisons de ce conflit. Un vainqueur a-t-il été couronné? Je retrouve les pépiements plus discrets des oiseaux appelant leur compagne ou compagnon de nid. Des échanges sonores presque continuels s’établissent entre les deux individus qui, même s’ils se perdent de vue, ne se perdent jamais d’ouïe.

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— N’oublie pas de me rapporter un beau ver juteux.
— Ça fait cent fois que tu me le demandes.
— Ouais, mais je te fais moyennement confiance avec toutes ces femelles aux alentours.
— Tu sais bien que tu es la plus belle.
— Beau parleur
! Ara, va!
— Ne me compare pas à ce satané cloaque
!
— D’accord, d’accord. Rapporte un beau ver bien juteux.
— J’avais compris les cents une fois précédentes.
— Avec ta cervelle d’oiseau, je ne prends aucun risque, nos petits meurent de faim.
— En m’attendant, raconte-leur l’histoire de l’humain qui s’est transformé en oiseau. Ils aiment les histoires aux fins heureuses.
— T’en aurais pas une nouvelle à me proposer
? Celle-là, ils la connaissent par cœur. Ils la pépient sans arrêt. Ça devient énervant à la longue.
— Non, j’ai épuisé mon répertoire. Il reste bien celle avec le corbeau et le renard, mais la marmaille est bien trop jeune pour entendre des histoires d’horreur.
— Le voisin vient de retourner à son nid avec un ÉÉÉNORME ver dans le bec. Tu fais quoi, là
?
— Si tu me laissais travailler en paix quelques instants, je pourrais me concentrer et en trouver un que tu aimeras.
— Bon, j’ai compris, mais si je te prends à rôder autour de la petite jeune pimpante, je te rogne les deux ailes
!

Voilà à peu de choses près une traduction d’une des conversations aviaires qui s’est déroulée dans la forêt environnante ce matin. J’espère simplement que la menace de la femelle à l’égard de son mâle n’était que boutade.

Au sol, l’un des deux écureuils roux vient me frôler les orteils. Je me trouve sur sa menée. Il ne dévie jamais de son chemin de retour à moins d’un coup du sort et il appert que j’en suis un. Il hésite, avance, recule, perd le champignon qu’il tenait par le chapeau dans sa bouche. Horreur et consternation! Il prend son courage à quatre pattes pour le récupérer et reprendre sa route, cette fois en me contournant.

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Sa bravoure s’avérera payante. En sera-t-il toujours ainsi? L’humain ne constitue pas une menace immédiate, mais toutes les espèces le rendent nerveux. L’écureuil roux est un grand anxieux de nature. Voici sa femelle grimpée sur une branche qui me surplombe. Elle me regarde curieuse et inquiète. Finalement, sa prudence ou sa déception l’emporte, elle rebrousse chemin en causant un petit tapage au sol parmi les branches. Ne lui offrant rien, je ne vaux rien. Si elle me perçoit dépourvu de tout noir dessein à son égard, mon inutilité dans sa quête de nourriture me range dans la catégorie des créatures imposantes mais inintéressantes.

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Le couple roux partage son territoire avec un tamia presque aussi gros que la femelle écureuil et de couleur semblable, mais ils constituent deux espèces bien distinctes d’écureuils. Ils semblent s’être accordés sur les heures de travail, car je ne les vois que très rarement circuler au même moment.

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La marmotte ne s’est pas encore montrée. Trop chaud, je crois, pour son imposant pelage. Elle doit apprécier l’air frais de son terrier. Aucune nouvelle du lièvre. Je crains qu’il ait terminé en civet entre les dents d’un prédateur quelconque.

Ma musique ne semble pas vraiment déranger la faune. Je m’en étonne toujours. Évidemment, elle ne joue pas à tue-tête, mais ça reste des sons artificiels. En parlant de lièvre et de musique, ils me font penser à une anecdote de jeunesse.

J’avais une quinzaine d’années, je me trouvais seul dans les bois comme bien souvent à cet âge, je jouais de la flûte à bec lorsque tout à coup un lièvre sort d’un buisson pour venir s’asseoir juste devant moi, à pas plus loin d’un mètre, pour écouter les étranges sons émis par cette branche d’arbre coupée et percée de quelques trous. Il est resté une dizaine de minutes, bien campé sur son séant, les oreilles mobiles, avant de disparaitre tranquillement.

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Cet instant magique partagé par deux créatures que rien ne reliait fut rendu possible grâce à la musique. Les airs entendus sont-ils restés imprégnés dans sa mémoire? S’est-il endormi ce soir-là en fredonnant l’un des airs? Je pourrais certainement y croire. Nos espèces se révèlent bien plus semblables qu’on veut l’admettre. Si la musique l’a intrigué, elle l’a également retenu sur place quelques minutes. Notre mémoire musicale actuelle ne provient-elle pas des sons naturels de nos environnements entendus alors que nous étions encore des protohommes et pas si éloignés des autres créatures placentaires?

Mes souvenirs au repos, je reviens au moment présent en pensant à ce que je vais manger et surtout à me préparer un immense café dans cette bombe sous pression que j’utilise sur la cuisinière au gaz. Isabelle préfère préparer le sien en utilisant la cafetière filtre. Son air circonspect envers ma cafetière capable de pulvériser l’intérieur de la roulotte me rappelle de rester à proximité et de bien surveiller ses humeurs, y compris les siennes. Ne sont-elles pas en mesure toutes les deux d’exploser à tout instant sans avertissements? J’aime prendre des risques, faut-il croire.

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Café chaud en main, finalement il n’y avait pas matière à paniquer. La journée s’annonce sous le signe du farniente et de la somnolence, une manière de me remettre de la belle soirée passée sous le couvert des étoiles filantes. Ai-je fait un vœu, ou même plusieurs? Au moins un que je peux vous révéler, celui que vous continuiez de lire mes articles.

Au-delà de l’invisible

8 août 1982. Ce jour restera à jamais gravé dans ma mémoire. Moi, pour qui les dates me posent de sérieux problèmes, chaque année, pourtant, je regarde des photos… et je lui souris.

Mon fils est né ce jour-là. J’ai également su à ce moment précis que ma vie ne se déroulerait pas comme un conte de fées, sans être banale pour autant.

Devenir du jour au lendemain le père d’un enfant lourdement handicapé physiquement et mentalement m’a obligé à me poser des questions fondamentales et à y répondre rapidement. Vous me trouverez probablement bizarre, mais mes préoccupations les plus sérieuses à ce moment ne portaient pas sur le diagnostic ni les pronostics. De toute façon, ce n’était pas à moi à y répondre. Je me souciais de celles dont les réponses m’appartenaient.

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La plus importante fut : est-ce que je veux tenter de faire une différence dans sa vie ? Peu importe le temps que durerait l’aventure, je devais savoir si je l’acceptais, si je désirais lui donner mon espace, mon temps, mes énergies, mon présent ainsi que mon futur.

Ayant répondu par l’affirmative, mes problèmes avec les dates, les jours, les nuits, les ans ont commencé à ce moment précis. Le temps s’est transformé en un concept peu utile et même, je pourrais dire, nuisible à l’atteinte de mon objectif.

Mais qu’était donc cet objectif et quelle importance pouvait-il bien avoir pour lui sacrifier toute notion de temps ? Mon seul vrai désir se résumait simplement. Que mon fils puisse vivre heureux, et ce malgré son handicap.

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Cet objectif ne possède aucune courbe normalisée sur laquelle se baser pour évaluer son degré d’avancement. Il ne possède aucun jalon, pas de nombre de jours, aucun graphique, pas de marqueurs, aucune référence.

Au début, les progrès de mon garçon restaient invisibles pour tout le monde ainsi qu’à sa mère. Moi, j’en voyais. On me disait que j’inventais ce que je voulais voir. Je savais que c’était faux parce que je n’ai jamais cherché à voir autre chose que la réalité. J’avais réglé le problème potentiel de me cacher la vérité alors que j’avais tout juste onze ans.

Une nuit à cette époque, j’étais loin dans la forêt, il faisait nuit et j’étais seul dans ma tente. Le tonnerre frappait sans arrêt devenant plus terrifiant de minute en minute. Les éclairs fusaient si nombreux que la nuit se faisait jour. Le terrible orage déversait des torrents qui délavaient le sol forestier. Je me protégeais des intempéries à l’aide, ou malgré une tente sans plancher. Une rivière s’était invitée à faire des cascades dans mon habitacle de fortune et je pataugeais littéralement dans mon sac de couchage. Je grelottais de tous mes membres, j’étais transi et au bord de l’hypothermie. Une pensée fugace m’est tout à coup venue à l’esprit, je pourrais trouver refuge au fond de ma tête afin d’échapper à ce désastre.

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Sans jamais avoir su pourquoi, j’ai refusé net. J’ai préféré ressentir toutes les affres de cet orage plutôt que sombrer dans l’irréel. Cet épisode charnière m’a permis de connaitre un des mécanismes menant à la fuite, à la création de l’irréel, à l’abandon d’un présent concret détestable pour un rêve plus doux et agréable.

Sachant que je ne m’étais pas enfui dans ce monde, j’étais convaincu que mes observations concernant mon fils, aussi ténues fussent-elles, devaient être véridiques. Et progressant d’un iota invisible à un atome tout aussi intangible, le résultat finit par devenir visible aux yeux de mes proches, et ensuite à tout le monde.

La vie de Mathieu n’a pas été parsemée ici et là de quelques moments de bonheur. Il a vécu heureux la plupart du temps, plus que bien des gens normaux.

Atteindre cet objectif fut la plus grande et la plus belle de toutes mes réalisations. Pourtant, elle n’a tenu qu’à un fil, qu’à une seule capacité, qu’à une seule volonté, qu’à une seule certitude, celle de percevoir la réalité à travers et au-delà de l’invisible.

Un orage passe

Le temps est à l’orage. Humide, suffocant, stagnant, l’air apparait translucide, voilé, indécis. Le tonnerre annonce l’entrée en scène imminente de la pluie subite et peut-être forte, mais déjà j’en doute.

Je me tiens à la porte, grande ouverte, pendant le temps où c’est encore possible. J’observe le ciel, comme pour y découvrir l’importance de l’orage. Je l’évalue de faible ampleur, mais qui sait puisque je suis conscient que mes yeux n’embrassent qu’une partie de la dépression? Les nuages ont pris cette teinte gris-bleu acier, caractéristique des cumulonimbus moyennement chargés, un autre indice en faveur d’un passage sans trop de dégâts. Je me fie également aux intervalles plutôt longs entre les grondements de tonnerre encore distants, pour l’instant.

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J’imite mon père décédé depuis longtemps déjà. Il ne manquait jamais une occasion de se planter dans le cadrage de la porte d’entrée pour regarder en action ces forces de la Nature. Aussi loin que mes souvenirs me le permettent, je me tiens près de lui, observant ses rares et brèves expressions. Stoïque mais pas dénué d’intérêt. Il ne dit rien, ou presque, souvent une seule phrase laconique par épisode. «Ça va passer en vent». «On va bientôt voir de gros clous». «L’orage se rapproche». «Il va nous éviter».

Il se trompait rarement, sinon jamais. Ou plutôt je ne me rappelle pas s’il se trompait. Ça n’a pas vraiment d’importance. Une fois sa prédiction avérée, il attendait un peu, puis il rentrait. Je n’aurais jamais osé rentrer avant lui… ou après lui. Je n’obéissais à aucun ordre, il agissait, je faisais simplement comme lui, comme un garçon avec son père, comme un père qui sait et le garçon qui lui aussi veut savoir.

 

Je regarde les nuages évoluer rapidement. Des éclairs apparaissent au loin. Le tonnerre ronronne moins, ses éclats deviennent plus craquants, signe que l’orage se rapproche. L’air est presque irrespirable tellement il stagne.

Quelques gouttes de pluie éparses précurseurs de l’ondée se manifestent timidement, comme des estafettes venues excuser l’arrivée intempestive d’un général tonitruant.

La direction du vent imminent décidera du sort de ma porte. L’effet Venturi consiste en un soufflet créé par les nuages bas qui poussent l’air accumulé sur une plus grande altitude devant eux, comprimant cette masse gazeuse et l’expulsant dans le sens de leur progression.

Ça y est, voilà l’air qui bouge et sa température qui dégringole, victime de la loi de la pression des gaz. En quelques secondes, j’apprécie déjà la chute rafraichissante du mercure et l’effet de cette baisse amplifiée sur ma peau par la légère brise.

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Une nuée plus sombre passe au-dessus de ma tête. Le vent se renforce, mais la pluie reste encore relativement sage. Un important éclair déchire le ciel juste devant moi, son pendant sonore le suit de peu. La tempête se rapproche, je le remarque également par les cimes des arbres au loin qui oscillent avec moins de grâce et plus d’emportement. La pluie devient moins timorée, je ferme la porte à contrecœur, je m’assois tout près pour en rater le moins possible malgré les vitres zébrées de coulisses qui font obstruction à mes observations.

Le tonnerre s’intensifie, je le sens presque à ma verticale, mais j’ai vécu bien pire. Jusqu’à présent, ma prévision s’avère, cet orage ne rentrera pas dans les annales. La pluie refuse de se déchainer malgré de subites et brèves sautes d’humeur. Les coulisses aux carreaux des fenêtres se transforment en un enduit coulant plus homogène. Paradoxalement, j’y vois mieux.

Le plus gros coup de tonnerre jusqu’à maintenant se fait entendre. Presque au même moment, la pluie cesse presque entièrement et le ciel au loin s’éclaircit de plusieurs tons. L’orage s’éloigne en ramenant les conditions atmosphériques précédentes. D’importance trop faible pour agir efficacement contre la canicule, je retrouve les chaleurs humides désagréables.

La pluie en rémission, je rouvre ma porte en pensant toujours à mon père. Il m’a transmis ce goût, ce plaisir d’observer les orages. Merci, papa, pour ce joli cadeau.