Cool, pas cool !

Je veux vous parler aujourd’hui de la langue française et de sa lente mais indéniable assimilation.

Un mot après l’autre, une expression après l’autre, une phrase après l’autre, un anglicisme après l’autre, une mauvaise traduction après l’autre, une absence de néologisme après l’autre, un emprunt après l’autre, voilà comment se produit l’assimilation d’une langue et finalement sa disparition.

L’assimilation, ce n’est pas cool. Utiliser des mots de langue anglaise alors que leur équivalent français existe, ce n’est pas du tout cool.

Les titres anglophones donnés à des articles francophones pullulent partout dans les blogues. Nous trouvons ça plutôt cool. L’assimilation, c’est exactement le fait de trouver cool l’utilisation d’une autre langue que la sienne. Nous croyons la langue française suffisamment forte pour qu’elle évite l’assimilation et pourtant nous la faisons disparaitre un peu plus chaque jour.

L’agent d’assimilation, ce n’est pas seulement notre voisin, ni l’Américain, ni le Brit, ni le cinéma, ni la télé. Non, l’agent assimilateur, c’est nous-mêmes d’abord et avant tout. Par snobisme, nous utilisons une expression populaire anglaise sans chercher à la traduire et à la rendre aussi élégante dans notre propre langue. Nous ne faisons pas l’effort de trouver le mot français existant équivalent. Nous adoptons les néologismes anglais dont la construction du mot ne respecte aucune règle du français, comme e-mail. Nous faisons fi des traductions convenant mieux à notre langue pour lui préférer le mot anglais. Si le mot français inventé ne s’origine pas de la mère Patrie, il ne sera pas adopté.

Françaises et Français, vous êtes déjà assimilés à la culture et à la langue anglaise et vous feignez l’ignorance. Vous jouez aux snobs, aux babas cool, plutôt que de défendre votre langue. Vous dépensez plein d’énergie à la dévaloriser et ne mettez aucun effort à la protéger simplement en l’utilisant adéquatement, en évitant de larder vos textes de mots, de termes et d’expressions de langue étrangère alors qu’existent d’excellents équivalents français et meilleurs la plupart du temps.

Écrire notre langue, c’est une histoire de respect, tout d’abord envers nous-mêmes, envers nos parents, notre culture, nos origines, notre histoire, notre peuple, les écrivaines et écrivains qui nous ont précédés. Le plus désolant est de constater que les anciennes batailles menées pour la protéger, la diffuser, l’enseigner ne pèsent plus rien, nous indiffèrent, nous emmerdent.

Moindre effort, paresse, manque de vigilance, jemenfoutisme, snobisme, nous utilisons toutes ces mauvaises raisons pour écrire en franglais. C’est exactement de cette façon que les langues disparaissent actuellement, que les langues ont disparu dans le passé et que le français disparaitra.

Lorsqu’il ne restera plus que les académiciens, les linguistes et les chercheurs pour comprendre notre langue, ils se demanderont quel événement charnière a causé la dérive et la disparition de l’usage du français.

Je peux facilement répondre à cette question. L’événement charnière, c’est le titre anglais de votre prochain article de blogue, car l’usage est le moteur des changements et votre participation à ce petit jeu constitue tout sauf un geste anodin. Malgré qu’il soit très lourd de conséquences, vous tentez de minimiser sa portée, son importance et son influence.

Si l’influence de l’usage de l’anglais est si minime, pourquoi alors angliciser les textes? On utilise l’anglais justement parce qu’on recherche une portée plus forte, un impact plus puissant, plus d’exotisme. Donc on use de l’anglais en sachant parfaitement que sa portée, son importance et son influence sont tout sauf anodines, et ce malgré les dénis outragés. Voilà exactement comment agit un agent d’assimilation, il agit en faveur de l’anglais tout en niant nuire au français.

En pensant que votre titre anglais est plus précis, résume mieux votre contenu, définit mieux votre pensée, c’est que votre pensée est déjà assimilée. La langue française peut exprimer tout ce que vous voulez avec la précision, l’intensité et l’émotion désirées. Nul besoin de recourir à l’anglais. Votre cerveau a déjà accepté d’adopter cette langue et a déjà entamé le processus d’oubli du français en le dévalorisant insidieusement sous des airs cool. 

En immergeant un concombre dans le vinaigre, il n’existe aucun moment charnière où celui-ci se transforme soudainement en cornichon. Voilà comment une langue se perd, se noie et meurt, en transformant ses atomes un à la fois, un simple mot à la fois, un simple titre de blogue à la fois.

Utiliser l’anglais dans le titre de son blogue et dans son contenu, c’est pas chouette, c’est pas chic, c’est pas tendance, ni sympa, ni rigolo, ni super, ni extra, ni épatant! L’un ou l’autre de ces mots français remplace avantageusement le mot cool selon les circonstances. Les nuances s’en voient ainsi multipliées.

J’ai sciemment utilisé le mot cool dans le titre afin d’aborder le processus d’assimilation en cours. Cool est maintenant entré officiellement dans le dictionnaire français alors que si nous avions choisi d’utiliser l’un ou l’autre des multiples termes français aptes à le remplacer, ce mot littéralement peu évocateur du sens qu’on lui donne serait resté du côté anglais et nous n’aurions rien perdu puisque nous n’avons rien gagné en choisissant d’utiliser ce mot étranger. Au contraire, nous avons perdu au change en délaissant la richesse de notre langue qui nous proposait déjà un florilège d’équivalences adaptées à toutes les occasions.

K comme dans kyrielle

Le mot kyrielle commençant par la onzième lettre de l’alphabet fera l’objet de mon septième article consacré à commenter de façon bien personnelle un élément de notre vocabulaire.

Mais avant de m’attaquer à la kyrielle d’éléments à discuter autour du mot kyrielle, analysons sommairement le k lui-même, sa première lettre.

D’une sonorité dure et non ambiguë, contrairement à notre c dont le son dépend de la lettre suivante, le k est employé lorsque nous introduisons un mot étranger utilisant cette consonne occlusive sourde vélaire (créée près du voile du palais). En phonétique, le son que produit la lettre k s’écrit [k], signe de son invariance.

Certains mots commençant par le k proviennent parfois de marques de commerce ou de noms d’entreprises ayant commercialisé un produit nouveau comme le klaxon, le kleenex, le kevlar ou le kodak.

K-marques

Cependant, la plupart des mots français utilisant le k comme entame proviennent du latin comme le kyste, quelques fois du grec khi χ comme dans kilo, mais surtout du kappa K comme dans kérosène. Beaucoup de mots germaniques ont engendré des entrées dans notre dictionnaire sous la lettre k comme le képi ou le krach. Le slave n’est pas en reste avec knout et kakochnik contenant 3 k. Ou encore un même son provenant de mots d’une langue orientale, dont le japonais avec kaki, koto et kamikaze.

L’arabe est un gros contributeur avec 21 mots dont kefta, kasbah et khan. L’hébreu nous a fourni les mots kabbale et knesset. Quant au turc, il nous a légué le kalpak. Beaucoup de mots provenant de langues africaines s’inscrivent également dans notre langue avec utilisation de la lettre k, comme c’est le cas du kenyan et du kola. Il ne faut pas oublier certains mots d’origine scandinave comme le kraken norvégien.

Comme on peut le constater, le son [k] est utilisé dans beaucoup de langues, engendrant la grande majorité des mots français commençant par la lettre k.

Quant au mot kyrielle, son origine provient du grec ancien Kurie et eleêson ayant donné kirie eleison. Puisque ce chant religieux consiste en une litanie dont les formules sont répétées neuf fois, le mot kyrielle signifie «comme dans le kyrie eleison», une répétition qu’on peut considérer fastidieuse, ennuyeuse et interminable de termes souvent négatifs, des reproches, des défauts ou d’injures.

Pour ma part, je perçois ce mot d’un tout autre œil et je me suis posé la question à savoir pourquoi il ne soulevait pas ce caractère péjoratif dans mon esprit.

Tout d’abord, j’ai toujours aimé le kyrie eleison en tant que chant. Je garde d’excellents souvenirs de certaines œuvres dont le célébrissime Kyrie eleison dans le Requiem de Mozart.

D’autre part, le terme kyrielle possède une terminaison en [-el] que je rapproche d’autres jolis mots tels belle, hirondelle, gazelle, étincelle, ribambelle, etc. Cette terminaison douce et élégante à entendre me fait douter de son sens péjoratif. Puisqu’il tire ses origines du mot kirie signifiant «seigneur», il est difficile de l’interpréter négativement, à moins d’un seigneur dans le sens d’un despote, toutefois ici ce n’est pas le cas.

Le concepteur de ce mot aurait pu choisir une autre terminaison plus appropriée à véhiculer un sens péjoratif. Je considère donc ce mot dans un sens neutre, les items faisant partie de la kyrielle déterminant si la litanie se voudra harassante ou plaisante, interminable ou considérable, négative ou positive, ennuyeuse ou joyeuse.

Je vous laisse à l’écoute de deux pièces musicales provenant de notre héritage classique religieux, deux Kyrie bien différents.

  1. Kyrie tiré du Requiem, Op. 48: I. Introitus: Requiem aeternam de Gabriel Fauré interprété par l’Orchestre symphonique de Montréal.
  2. Kyrie tiré du Requiem K 626, Introitus 2. Kyrie de Wolfgang Amadeus Mozart interprété par le chœur et l’orchestre de l’Opéra de Vienne.

Après cela, osez me dire que le mot kyrielle s’originant dans kyrie vous semble toujours péjoratif!

*****

Voici la liste des autres lettres déjà traitées dans le passé.

D comme désordre — j’ai de la suite dans les idées, même si elles sont désordonnées.
Y comme dans… y — parfois y faut faire simple.
C pour cascade — toute une avalanche d’informations.
P pour placide — un article aux vertus apaisantes.
E pour excellence — un excellent article, sans jeu de mots, OK, aussi avec jeu de mots.
H comme dans hache — sans y mettre la hache, un h ou une hache en disent long.

Zipf et hapax legomenon

En quelle langue est écrit cet étrange titre? Zipf n’est pas une onomatopée, mais le nom d’une loi en l’honneur de celui qui l’a découvert, un certain George Kingsley Zipf.

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La loi de Zipf est étonnante, car elle concerne les statistiques de la linguistique. Il est facile de savoir que, peu importe la langue dans laquelle on écrit un long texte, roman, encyclopédie, la récurrence des différents mots variera énormément. Cependant, Zipf a cherché à en connaitre beaucoup plus et ce qu’il a découvert a de quoi étonner, pour ne pas dire abasourdir.

Commençons par un constat simple, mais non dénué d’importance, la récurrence des mots varie en fonction de leur longueur. Plus un mot est court, plus fréquemment il sera utilisé. On le voit bien avec les déterminants, les prépositions, les conjonctions, des mots généralement très courts. On le comprend également pour l’autre extrémité du spectre. Pour diverses raisons, les très longs mots ne seront pratiquement jamais employés, l’une des raisons étant notre ignorance même de leur existence, mais notre paresse fait également partie des causes favorisant leur absence. De plus, les longs mots sont souvent tirés de jargons spécialisés, impertinents dans des œuvres de nature générale.

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Lorsqu’un long mot devient très populaire, nous produisons des diminutifs, ce qui contribue à respecter le principe relationnel entre longueur courte – fréquence élevée. Cinéma pour cinématographe, pneu pour pneumatique, télé pour téléviseur, frigo pour réfrigérateur, doc pour docteur, etc., les mots raccourcissent avec la fréquence d’utilisation.

Zipf a également noté que les mots difficiles à prononcer auront tendance à disparaitre des discours. S’ils s’avèrent incontournables, certains se transformeront afin que leur prononciation s’en voit facilitée.

Mais sa plus étonnante découverte fut de constater que la récurrence des mots suit une loi mathématique étrangement simple.

Si le mot le plus fréquent est apparu n fois dans une œuvre, le deuxième plus fréquent apparaitra moitié moins souvent, le troisième, seulement le tiers du premier, etc. C’est une simple loi d’inverse 1/n.

En multipliant le rang (r) de chaque mot par son nombre de récurrences (n), on obtient une constante égale à n pour chaque mot répertorié dans l’œuvre. C’est la loi de Zipf. Fantastique, vous ne trouvez pas?

Bon, maintenant que j’ai donné l’explication du mot Zipf dans le titre, que signifient les deux autres mots?

Le terme «hapax legomenon» est tiré du grec et signifie «chose dite une seule fois». Dans la loi de Zipf, il signifie un mot apparaissant une seule fois dans une œuvre. Dans le graphique, ce sont les points situés tout au bas. 

Le dictionnaire français présente la version écourtée, le mot «hapax» pour désigner ces solitaires.

P pour placide

Ça faisait longtemps que je n’avais pas poursuivi ma série de mots commençant par une lettre précise. Voici des liens vers les mots commençant par les lettres D, Y et C.

Je répète mes règles, je propose mes propres définitions, mes propres sens, pas nécessairement ceux des dictionnaires. Évidemment, ils se rapprochent ou sont semblables, mais j’apporte à l’occasion des nuances d’usager francophone d’Amérique, des inflexions personnelles parfois subtiles que j’utilise dans mes écrits.

Le mot d’aujourd’hui : placide.

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Je l’ai choisi parce que je trouve que sa prononciation laisse déjà sous-entendre son sens. Malgré ses dernières lettres, rien n’est rapide dans le mot placide. Il reste en place. Pourtant, son étymologie ne le relie pas à ce mot, mais à deux autres racines latines encore plus évocatrices : « plaire » et « paix ».

Lorsque « placide » s’adresse à une personne, celle-ci prend des airs flegmatiques, imperturbables sans qu’elle soit bonasse ou attentiste. On pense à un individu patient, compréhensif, un professeur, un éducateur. Même si le dictionnaire parle de candeur, je vois plutôt de la tolérance.

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Un paysage placide baigne dans le calme, la sérénité, il est majestueux et nous montre ses plus beaux attraits. C’est une oasis, un refuge pour se refaire des forces, retrouver sa santé et son moral.

Placide est lié au mot paix et celle-ci ne s’obtient jamais sans compromis. Ainsi, être placide exige de la compromission, de l’accommodation. C’est la raison pour laquelle je l’éloigne de tout sens comportant de la naïveté.

Bien sûr, pour tous les va-t-en-guerre, la paix passant par les compromis est un concept inadmissible. Pour eux, ce comportement doit être associé à de la candeur, de l’ingénuité, de la fraicheur et de la simplicité (d’esprit). Voilà pour moi dans quel contexte certains utilisent le mot placide comme étant une faiblesse.

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Évidemment, ma position s’avère tout autre. Je considère la placidité comme une force utilisée à bon escient, elle s’apparente à de l’indulgence. Elle exige de comprendre les autres sans nécessairement les approuver ni les encourager. Sa puissance est puisée dans l’expérience et dans une compréhension multifacettes des humains.

La placidité est réservée aux sages et puisque j’avance en âge, cet objectif m’interpelle de plus en plus. Ma fougue se transformera-t-elle un jour en placidité ? Deviendrai-je un sage placide ?

Et vous ?

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Déboulonner la création spontanée d’univers parallèles

D’entrée de jeu, je vous avise que je ne remets pas en question dans cet article la possibilité d’existence d’univers parallèles, mais seulement de la façon dont parfois on envisage leur création.

Le concept d’univers parallèles à celui que l’on connait, le nôtre, est devenu sérieux dans la tête des physiciens avec les travaux du mathématicien Hugh Everett.

Il existe des tas de façons d’imaginer des univers parallèles, mais la plus populaire reste celle montrée à l’écran dans la série «Fringe». On parle d’un ou plusieurs univers presque en tout point semblables au nôtre à quelques exceptions près.

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Par exemple, on imagine un autre univers semblable au nôtre, mais dans lequel les nazis auraient gagné la Seconde Guerre mondiale, ou encore un monde où John F. Kennedy n’aurait pas été assassiné. Ensuite, on extrapole une suite plausible.

Le problème se situe dans l’évolution de ces univers dans leur passé. Comment ces univers auraient-ils pu rester identiques au nôtre jusqu’à un point de divergence quelconque? Pourquoi ce point de divergence ne s’est-il pas produit bien avant?

Si on admet le principe de divergence, pourquoi se limiter à un seul point de séparation? Pourquoi pas mille, un million, un milliard, une infinité? Le concept d’un ou de plusieurs univers parallèles maintenus identiques au nôtre durant des milliards d’années et qui divergeraient tout à coup n’a donc aucun sens. C’est comme imaginer deux bonbonnes de gaz identiques où tous les atomes à l’intérieur se comporteraient de façon parfaitement identique à leur homologue durant des temps immémoriaux et que tout à coup l’un d’entre eux ne suivrait pas le tracé de son équivalent dans la seconde bonbonne.

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On comprend facilement que les atomes formant des gaz possèdent des comportements aléatoires et chaotiques. Même si les deux bonbonnes et leur contenu partaient d’un moment où ils étaient parfaitement identiques, à la toute première fraction de seconde de leur évolution, plus aucune paire d’atomes homologues ne se retrouverait au même endroit à l’intérieur de leur bonbonne respective.

Imaginez maintenant tous les atomes de notre univers qui seraient capables d’une telle prouesse avec ceux d’un univers parallèle, et ce depuis le début de leur histoire commune, donc 13,8 milliards d’années. Si les univers parallèles existent, ils ne peuvent pas ressembler au nôtre à cause des divergences infinies qui se seraient produites dans le passé.

La physique quantique nous a montré que l’univers n’est pas déterministe. Ainsi, ce genre de tracé parallèle continu entre deux univers est impossible.

La riposte des scientifiques fut d’imaginer qu’un tout nouvel univers se crée spontanément au moment d’un choix. Si je tourne à gauche ou si je tourne à droite, ces deux possibilités créent la divergence qui engendre deux univers identiques en tout point, sauf que dans un cas, l’évolution se poursuivra avec mon premier choix et dans le deuxième univers ma vie prendra le second tournant.

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Mais d’où proviendrait l’énergie nécessaire à créer ces tout nouveaux univers remplis soudainement de toute cette masse nouvelle (E = mc2) et déjà parfaitement ordonnés exactement comme le premier? Et qui, ou quoi, peut faire un choix qui engendre un nouvel univers? Seulement l’humain? Un primate a-t-il ce privilège? Et une souris? Une bactérie? Un brin d’ADN? Une molécule? Un atome?

Et lorsqu’un choix contient mille possibilités différentes, ça créerait mille univers? Et si le choix contient des milliards de possibilités, comme le choix des trajectoires possibles? Lorsque je tiens le volant de ma voiture, je choisis consciemment ou inconsciemment de le tourner légèrement, mais combien légèrement? Un peu, un peu plus, un peu moins, ma main peut prendre des positions infinies correspondant chacune à un choix différent qui créerait autant d’univers qu’il y a de positions possibles de ma main sur ce volant. Et là, je ne parle que d’une seule correction de trajectoire. Et quel est le temps de latence entre deux choix permettant ou non de créer un nouvel univers parallèle? Un siècle, un an, une journée, une seconde, une microseconde, une femtoseconde?

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Penser que des univers parallèles se créent à partir d’un choix n’a aucun sens puisque c’est le concept même du choix et de ses différentes possibilités qui y sont rattachées qui n’a aucun sens.

On a mis au défi certains promoteurs de cette théorie. S’ils y croyaient vraiment, ça ne devrait pas les déranger de se suicider puisqu’ils existent dans une multitude d’autres univers. Étrangement, aucun n’a semblé vouloir y croire jusqu’à ce point.

Les mêmes nouvelles

À Montréal, un grand quotidien autrefois imprimé s’est tourné voilà quelques années vers le numérique. Il a développé une appli fonctionnant uniquement sur une tablette et il alimente également un site web avec une partie des nouvelles qu’on peut lire avec l’appli. N’étant pas muni d’une tablette compatible, je me rabats quelques fois sur leur site internet pour apprendre les nouvelles locales et nationales.

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Autrefois, un journal ne publiait jamais le même texte plus d’une journée, c’était une règle d’or. Aujourd’hui, le site présente parfois les mêmes nouvelles durant plusieurs semaines, et pas dans des dossiers préparés pour l’occasion, mais à sa une.

Je ne m’insurge pas contre la diffusion des nouvelles sous forme numérique, j’en ai contre ce genre de comportement irrespectueux qui n’atteint pas seulement les lecteurs. Ces actes de négligence et de paresse attaquent les fondements mêmes de leur profession.

Et après vont-ils se plaindre que plus personne ne les prend au sérieux? En se comportant eux-mêmes comme des clowns, il devient bien difficile pour les gens de les traiter autrement.

Ils peuvent rétorquer de m’acheter une tablette pour obtenir les nouvelles avec leur appli. Je leur réponds alors de fermer leur site web, tant qu’à le négliger à ce point. De toute façon, ce torchon web m’a enlevé tout intérêt de continuer de les lire, peu importe l’outil utilisé.

Moonwalk scripturaire

Tout d’abord, définissons ce qu’est le moonwalk (retour en arrière) pour ceux qui ne connaissent pas le terme, mais qui reconnaissent certainement ce mouvement dedansepopularisé par Michael Jackson. Vous savez lorsque l’on voit son corps reculer, mais ses pieds donnent l’impression qu’il marche vers l’avant! Paradoxe visuel assez génial, merci.

Je n’ai pas inventé le moonwalk, mais j’ai inventé le terme «moonwalk scripturaire». Je crois que ça vaut une définition.

J’écris des nouvelles, des poèmes, des romans et toutes sortes de textes dans lesquels j’invente la plupart des histoires. Ce ne sont pas des récits ni des biographies ni de l’autofiction. J’invente des personnages, des situations, des histoires, des lieux, des époques, des décors, des actions, tout est fictif. J’aime inventer, créer à partir du néant.

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Ce néant commence à se dissoudre de façon qui me surprend toujours, même si j’en suis l’auteur. Ce qu’on oublie ou ce qu’on ignore quand on n’invente pas des histoires, c’est qu’on ne fait pas naitre nos personnages à zéro jour, tout nus, en braillant de ne plus sentir l’intérieur de leur mère. Je veux dire qu’on ne leur invente pas nécessairement un passé avant un présent.

Un personnage nait souvent à un certain âge avec un passé que l’auteur ignore encore totalement ou presque totalement. Comme le lecteur, il va apprendre à connaitre son personnage. Mais l’histoire écrite va plutôt vers l’avant, du présent vers le futur, c’est la vie en cours et le sens normal de l’écriture. Ce premier personnage reste rarement seul bien longtemps. Donc il interagit avec d’autres personnages qui naissent eux aussi du néant et qui ont un passé tout aussi inconnu et nébuleux.

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Ainsi, l’histoire dans le livre commence à un point «A» et évolue vers un point «B». Toutefois, certaines raisons contenues dans le passé des personnages expliquent et justifient des paroles ou des actes. Ces raisons sont antérieures au point «A» et font donc partie d’un néant à découvrir et parfois à écrire à titre justificatif ou informatif. Crédibiliser ses personnages est essentiel pour garder les lecteurs bien en selle. Lorsque l’auteur a besoin de donner des références tirées du passé de ses personnages qui n’existent pas encore, il part à la découverte de ses propres créations.

J’utilise le terme découverte plutôt qu’invention en connaissance de cause. Puisque les personnages ont commencé à vivre, à évoluer, l’auteur ne peut plus leur donner le passé qu’il veut, un passé qui adonne tellement bien, mais qui ferait grincer les dents du lecteur. Son histoire doit rester logique en inversant la flèche du temps et en projetant son personnage dans son passé, de la même façon qu’il le fait évoluer vers le futur, en préservant la cohérence avec les premières phrases écrites à son sujet. Ainsi, l’auteur conçoit avec des contraintes des événements passés, des lieux passés, des activités passées et des interactions passées.

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Multipliez les personnages et le nombre d’interactions possibles entre eux, les possibilités augmentent d’une façon passablement folle. Et le script doit rester homogène, tant dans le passé que dans le présent et le futur en conservant intacte la psychologie de chaque individu ancrée par les premières phrases écrites. Bien sûr, il reste de la marge de manœuvre, mais chaque incartade devra être justifiée dans les trois temps, le passé, le présent et le futur des personnages influencés par cet événement imprévu ou imprévisible si vous ne voulez pas créer une histoire sans queue ni tête. Et bien sûr, ce sont ces incartades qui apportent le piquant aux histoires qui ont pour effet de réjouir le lecteur friand de surprises intelligentes.

Où se situe le moonwalk scripturaire dans ce processus? L’écriture, la composition doit répondre à quelques critères précis.

Le premier critère est trivial mais essentiel, le texte doit être de la fiction véritable. Réarranger certains faits véridiques n’est pas de la fiction véritable. Trop d’éléments ont réellement existé, ça devient trop facile d’écrire une histoire cohérente.

Deuxième critère, l’écriture ne doit pas s’être déroulée selon une trame temporelle linéaire. Si l’auteur statue sur le point A et se rend ensuite jusqu’au point B sans retour dans le passé, le moonwalk scripturaire est inexistant.

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Troisième critère, l’histoire doit posséder un bon degré de complexité, soit à cause du nombre de personnages, du nombre d’interactions différentes entre les personnages, du nombre d’événements qui surviennent ou qui sont survenus, d’une complexité psychologique, d’une étendue temporelle importante ou d’un fabuleux mélange de tous ces ingrédients. Dans de la fiction, l’auteur ne peut pas faire appel à de vrais souvenirs pour s’aider à ne pas s’y perdre et à rester cohérent. La complexité détruit assez facilement le moonwalk scripturaire.

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Quatrième critère, les lignes temporelles des différents personnages doivent se croiser aux bons endroits lors des projections dans le futur. C’est comme si vous aviez su les punchs avant même d’avoir écrit les prémices de ces punchs. Des attracteurs étranges font converger toutes les lignes du synopsis vers eux. L’auteur a l’impression de ne plus inventer grand-chose. Pourtant on parle toujours de fiction véritable. Il a l’impression de découvrir une histoire préexistante. Sa composition semble soudain se transformer  en description.

Cinquième critère, probablement le plus difficile à respecter, tout se justifie après coup. Imaginez les pièces prédécoupées d’un immense puzzle finissant par s’emboiter sans utiliser un marteau ou une lame (sauf des points mineurs n’ayant aucune conséquence structurelle). En rembobinant les films de tous les personnages, l’auteur découvre des explications parfaitement logiques, totalement crédibles à des événements inventés et décrits, pour lesquels aucune explication n’avait encore été imaginée. L’auteur écrit le prologue après tout le reste, après l’épilogue, et tout se tient, tout s’explique, tout se justifie.

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Un sentiment étrange habite alors l’auteur. Est-il le créateur ou simplement le rapporteur d’une histoire préexistante? Son inconscient avait-il déjà créé cette histoire depuis les tout premiers instants, même si l’écriture, elle, a louvoyé entre le futur et le passé?

Pour moi, c’est ça du moonwalk scripturaire et comme pour Michael Jackson, l’auteur se dit: «Est-ce que j’ai avancé l’histoire ou si je l’ai reculée?»

Réinventer le style

Il y a une quinzaine de jours, je participais à un atelier consacré à la littérature de science-fiction et de fantasie. Une question posée alors a eu de quoi faire réfléchir.

«Est-il possible de réinventer le style en évitant les dragons et les licornes?» Il fallait comprendre évidemment au sens large que les auteurs ont plutôt tendance à reprendre à leur compte des créatures bien ancrées dans l’imaginaire que d’en créer de nouvelles. Cette abondante récupération a de quoi abrutir le lecteur, mais est-il vraiment si friand de nouveautés?

Qu’en pensez-vous?

Quel type de créature vous inspire?

imgur.com ;
messagescelestes-archives.ca

Haïku – Éveil

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Matin blafard d’un printemps en lendemain de veille
Soleil flemmard en mules de coton tiré par l’oreille
Automate cossard pataud en mise à jour, je m’éveille

Le vent

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Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà
Pareil à
La feuille morte

Paul Verlaine
___________________

Soyez maudits
Vous qui cherchez
À harnacher
Les vents de nuit

Pour qu’à l’aurore
Lâches tourments
Tourbillonnants
Ils me dévorent

LeCorbot

De passion et de temps

Que la passion semble difficile à définir! Tout comme le temps, la passion existe sans que nous puissions en donner une définition exacte. Nous désirons toujours plus de temps et celui-ci devrait être rempli de plus de passion. Cependant, lorsque la vie nous est lourde, nous aimerions les écourter tous les deux, les écarter et nous les maudissons.

Jean Racine écrivait à propos de la passion:

«Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée:
C’est Vénus toute entière à sa proie attachée.
»

Quant à Charles Baudelaire dans «Les Fleurs du mal» à propos du temps:

«Ô douleur! ô douleur! Le temps mange la vie,
Et l’obscur ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croit et se fortifie.

Nous détestons passionnément le temps qui passe.

Nous donnons des exemples du temps et de la passion, nous nous créons des images plutôt qu’user de définitions, car celles-ci finissent toutes par s’avérer incomplètes, réductrices, imprécises et autoréférentielles.

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Une distinction fondamentale se dresse entre le temps et la passion. L’un s’écoule sur nous, inexorablement, sans faillir, sans faiblir, tandis que la passion épargne certains.

Cette absence de passion est-elle salutaire comme on pourrait l’imaginer de l’intemporalité? Vaut-il mieux vivre passionnément en écourtant notre temps de vie ou est-il préférable de vivre sage et calme pour mourir à un âge plus respectable? Cette question laisse entendre que nous avons le choix d’accepter la passion lorsqu’elle se présente à nous. Certains la laissent filer sans même la regarder. D’autres ignorent simplement qu’elle leur envoie la main, attendant esseulée d’être aperçue.

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Une passion réfrénée devient-elle avec le temps une digue inondée?
Le temps tarit-il toutes les passions
?
Nos passions meurent-elles toutes comme les feux de forêt
?
Certaines passions se moquent-elles du temps
?

Nos parcours nous ont conduits ou nous conduiront à caresser ou à embrasser diverses passions.

Quelles sont vos pensées face à la passion qui vous chatouille, vous enlace ou vous dévore?

Photos : ici.adio-canada.ca ;  ; geoconfluences.ens-lyon.fr