Richesse… euh ! Un autre mot ?

Cet article oppose deux types de richesse. Est-il alors pertinent d’utiliser le même terme ?

Je lisais une citation de Thoreau dans l’excellent blogue philosophique de Camille (lepetitcoinphilo.wordpress.com) qui allait comme suit:

«La richesse d’un homme se juge à la quantité de choses dont il peut se permettre de ne point s’occuper»

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Richesse pécuniaire

Je concède à Thoreau l’exactitude de cette assertion en ce qui concerne la richesse pécuniaire. Une personne riche paye des gens pour s’occuper de certaines obligations. Une personne très riche paye des gens pour s’occuper de dresser et gérer la liste des obligations. Et une personne immensément riche paye des gens pour surveiller les gens qui gèrent la liste des obligations. Une particularité de l‘argent, il se dilapide, il fuit aisément.

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Richesse intellectuelle

Au contraire, on juge la richesse intellectuelle d’un individu à la quantité de sujets auxquels il s’intéresse et qui deviennent matière à préoccupations et à réflexion. Une fois le mandat de faire prospérer une richesse intellectuelle remis entre les mains d’un tiers, elle cesse d’être sienne. Au mieux, la personne pourra recevoir des résumés, des avis de ceux qui ont acquis, conservé et fait progresser ce pan de richesse intellectuelle à sa place. Toutefois, elle ne détient plus cette nouvelle richesse. Bien sûr, elle peut toujours l’utiliser à partir des conseils des autres, mais elle n’en est plus la détentrice. Elle conserve toutefois ses acquis, heureusement. Et contrairement à l’argent, plus les idées fusent ,moins elles se tarissent.

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Dissociation de sens

Comment deux richesses peuvent-elles se heurter à ce point? Plus on a de moyens financiers, plus on peut se permettre de ne rien faire d’utile en laissant ces choses aux mains de tiers individus. Tandis que plus on a de moyens intellectuels, moins on peut se permettre de se désintéresser des idées pour les laisser cogiter par les autres.

L’utilisation du même mot semble donc constituer une erreur. Si je dresse un parallèle avec le mot «énergie», on trouve plusieurs types d’énergies différentes, mais aucune ne représente l’antithèse de l’autre. Alors d’où vient cette dichotomie avec le concept de richesse?

Elle provient des différences fondamentales dans le fonctionnement de chacune en rapport avec leurs limites, leurs modes d’acquisition et leur mode de reproduction. Mais pourra-t-on réconcilier le mot «richesse» pour continuer de parler des deux types

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Limites

Des richesses matérielles et pécuniaires peuvent s’accumuler sans aucun plafond déterminé ni même plausible. La richesse intellectuelle, en revanche, est contrainte par les limitations de notre cerveau. Mémoire, organisation, interconnexions, aujourd’hui les connaissances à acquérir semblent infinies alors que nos moyens de les apprendre et de les digérer ne peuvent en embrasser qu’une toute petite fraction.

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Mathématique

L’argent se divise, les connaissances se multiplient. Les enrichissements financiers proviennent d’une distribution. Plus un individu s’enrichit, moins les autres dans son giron le deviennent. La tarte se partage et il existe toujours une part du lion. Les connaissances, quant à elles, se multiplient autant de fois qu’un ouvrage est lu et utilisé à des fins intellectuelles. On ne devient pas intellectuellement moins riche lorsque notre voisin lit le même article de blogue, c’est exactement le contraire, tout le monde y gagne.

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Reproduction

L’argent se reproduit sans presque aucun apport extérieur, sans nécessairement produire autre chose en retour. On peut dire qu’il se clone, car l’argent ne se distingue pas de l’argent généré par lui. Les connaissances font des petits qui ne ressemblent pas à leurs parents. Les idées nouvelles engendrées par les connaissances acquises sont originales, uniques, différentes, rares, comme lors d’une reproduction sexuée où l’enfant n’est pas tout à fait comme ses parents, il n’est personne d’autre que lui-même.

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Pouvoir et savoir

La richesse pécuniaire engendre du pouvoir à l’état brut et procure des moyens pour agir. Les connaissances engendrent de la sagesse, du discernement et permettent de trouver des solutions pertinentes à des problèmes complexes. Il est possible de dilapider très rapidement tout son argent en le manipulant sans sagesse. On ne peut pas dilapider toutes ses idées durant une beuverie. Dans les limites de nos capacités de mémorisation, elles s’accumulent et seront potentiellement ramenées en avant-scène lorsque les conditions deviennent avantageuses pour qu’elles fleurissent. Une mauvaise idée est bien souvent une bonne idée plantée dans le mauvais terreau à la mauvaise saison.

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Néologisme

J’aimerais posséder un mot différent, nouveau, pour parler de la richesse intellectuelle, l’abondance de connaissances, la souplesse et l’originalité avec laquelle elles sont utilisées. Le terme «culture générale» ne me satisfait pas. Le mot culture traine ses pénates dans trop de bassins tandis que la culture générale, eh bien! ça fait deux mots. Une personne cultivée fera-t-elle mûrir ses connaissances pour produire de nouvelles idées? Pas nécessairement. Il faut donc chercher un autre mot pour désigner la richesse intellectuelle.

Un néologisme tiré des notions présentées dans cet article permettrait de distinguer les deux types de richesses trop peu semblables pour partager le même vocaable. Un mot qui mettrait définitivement un terme à l’apparente analogie existant entre la pécuniaire et l’intellectuelle.

Avis aux linguistes, venez à mon secours! sinon je devrai tenter seul de l’inventer à partir de mes maigres connaissances en la matière. Ne laissez pas un amateur faire votre travail et suggérez-moi un terme intelligent pour accroitre la richesse de notre langue et la précision de notre pensée et surtout pour cesser de croire que ces deux possessions partagent le moindre point commun.

Peintures : Jean-Paul Riopelle

Le singe et son égoportrait

Cette histoire a fait le tour de la planète. En 2011. Un singe, en l’occurrence un macaque noir à crête prénommé Naruto, vivant sur l’ile de Sulawesi en Indonésie, ravit l’appareil photo du photographe David Slater et fait ce que tout humain aurait fait dans les circonstances, il s’est pris en photo alors qu’il arborait son plus beau sourire.

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La photo dérange parce que le singe semble vraiment avoir compris le rôle de l’appareil, la façon de s’en servir et le résultat attendu, mais on est dans la jungle. Son sourire lui donne un air, je dirais, conscient et désireux d’être à son avantage. Le genre de sourire qu’on aime bien avoir sur nos propres photos, pas trop ni trop peu.

Une ONG du nom de PETA (People for the Ethical Treatment of Animals) a alors tout de suite voulu garantir la propriété de l’égoportrait à Naruto en renvoyant cette histoire devant les tribunaux afin d’en déterminer la légitimité et surtout les revenus découlant de sa diffusion.

Remplaçons le singe par un humain qui agit à l’identique et voyons ce qu’un juge aurait peut-être décidé dans les mêmes circonstances. Voulant récupérer ses droits sur l’égoportrait, il s’adresse à une cour qui juge l’affaire.

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Le juge doit décider de la propriété d’une œuvre faite à partir d’un objet volé. C’est ça la vraie cause. À sa place j’aurais dit ceci: «cette photo ne vous appartient pas puisque vous l’avez fait avec un objet qui ne vous appartenait pas et sans le consentement de son propriétaire légitime pour la réaliser. Si vous voulez créer des œuvres, assurez-vous d’être le propriétaire de vos outils ou de détenir les autorisations nécessaires pour les utiliser.»

Le photographe a quand même accepté de donner 25 % des futurs revenus tirés des deux clichés faits par le singe à des organismes qui protègent l’habitat de Naruto et des autres macaques d’Indonésie. On parle ici d’une entente à l’amiable intervenue devant une cour, pas un jugement de la cour.

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J’aimerais qu’un humain donne (en bonne et due forme) un appareil photographique à un primate et que celui-ci s’amuse à prendre des photos. Ensuite que cette personne tente de s’approprier les œuvres du singe en faisant entendre sa cause devant un juge qui serait défendue par une ONG comme celle ayant défendu les droits de Naruto.

On pourrait statuer sur la propriété intellectuelle d’une œuvre effectuée avec un outil appartenant à l’animal, et non pas sur la propriété technique d’une œuvre. Enfin, le vrai débat pourrait bien avoir lieu sur les droits des animaux à créer des œuvres et à en être les propriétaires légitimes.

Évidemment, qui aurait le droit de dépenser cet argent et pour quelles raisons reste à définir. La solution privilégiée dans le cas de Naruto s’avère intéressante, car l’argent sert réellement à l’animal qui, à mon avis, est le propriétaire légitime des œuvres qu’il crée tant qu’il ne chaparde pas les outils utilisés pour sa création.

Photo de Naruto : europe1.fr ;
Marteau : raphaelcharrier.toutpoursagloire.com ;
Singe et appareil photo : spi0n.com