La brume

On dit de la brume qu’elle est un vampire éphémère, incapable d’endurer le moindre rayon de soleil

On dit de la brume qu’elle imite la fumée pour mieux égarer les insouciants au sein de son infinie blancheur

On dit de la brume qu’elle flotte entre deux mondes, indécise duquel abandonner et duquel se raccrocher

On dit de la brume qu’elle masque les plus extraordinaires paysages pour les préserver de la destruction humaine

On dit de la brume qu’elle préfère l’immobilité au mouvement, le monochrome à l’arc-en-ciel et le silence à la musique

On dit de la brume qu’elle est un voile opaque ondoyant au fil du vent pour attirer notre regard loin de la laideur du monde

On dit de la brume qu’elle n’est que nuages déprimés contenant trop de larmes n’ayant jamais coulé sur les joues de la Terre

On dit de la brume qu’elle blanchit la noirceur immaculée du Corbot, qu’elle camoufle son vol pour que les animosités insensibles et profiteuses ne l’atteignent plus.

Si j’étais

Aujourd’hui, je vous propose d’écouter une vieille chanson dans laquelle je me suis toujours reconnu.

L’auteur : Richard Cocciante

Le titre : Si j’étais.

https://youtu.be/bzP4AsqL7_U
L’aveugle se voulant assourdi
Ma futile colère immergée
Le Monde démantibulé
Mon amère âme engloutie

Sous la contrainte des créatures

Dans mon dernier article traitant de l’écriture de fiction, j’abordais le concept de la création de personnages crédibles. Ils doivent se démarquer les uns des autres et pour ce faire, l’auteur doit cesser de puiser dans ses propres expériences ou lectures passées. Inventer des vies totalement imaginaires auxquelles les lecteurs croiront instantanément reste un exercice pouvant s’avérer complexe et périlleux, mais rempli de satisfaction pour un auteur réussissant ce délicat travail. Parfois, les inspirations adoptent de bien curieux chemins pour atteindre notre conscience. Voici un exemple.

J’avais besoin de créer un être troublé. Une image m’est soudainement apparue de lui et, étrangement, celle-ci prenait peu à peu la forme d’un poème. Une fois l’exercice terminé, je possédais tout ce dont j’avais besoin pour l’insérer dans la trame du livre, son passé, sa façon de penser, son état d’esprit. Lorsque je l’ai inscrit dans l’histoire, j’ai dû respecter son schème en le faisant réagir conséquemment, tout en lui fabriquant un discours représentatif de sa nature. Ma créature était devenue autonome et m’imposait des choix que je n’avais pas prévus en amont. Le livre prenait ainsi une tournure évolutive orientée différemment de mes désirs initiaux. Le personnage me contraignait à accepter ses réactions naturelles ou à le jeter par-dessus bord et à tout recommencer.

N’ayant pas la possibilité d’insérer le poème, il est devenu orphelin. Je vous le présente, n’hésitez pas à me dire si sa lecture vous transmet une certaine image dudit personnage.

J’abrite la haine

J’abrite la haine
Depuis le jour où je suis né
Depuis le sein trop refusé
Depuis les caresses oubliées
J’ai pleuré à m’en fendre l’âme
J’ai vidé des torrents de larmes
Inutiles solitaires vacarmes

J’abrite la haine
Depuis mes premiers jours d’école
Pris dans ce corps chétif à l’os
Incapable de défendre ce fol
Je vis otage des malins
J’envie les rages du destin
J’emplis d’orages mes deux mains

J’abrite la haine
L’adolescent sans avenir
Les filles aux regards sans désirs
Je me recourbe et je soupire
Je me destine à la violence
Ne me dis pas ce que t’en penses
Tu ne pèses rien dans la balance

J’abrite la haine
L’adulte aussi est pris au piège
Incantations et sortilèges
On me contraint au gris ou beige
Le bonheur toujours en cavale
Tous mes espoirs, je les ravale
Foutu, combat contre le mal

J’abrite la haine
Avec tes sales manigances
Tu crois à ton intelligence
Mais quelle déplaisante résistance
Tu redoutes mon regard oblique
Je confronte ta piètre logique
Remplis de mensonges empiriques

J’abrite la haine
Ce monde est meilleur pour les autres
Ni prédicateur ni apôtre
Une vie heureuse si tu te vautres
Mes pensées n’intéressent personne
Elles dérangent trop pour qu’elles résonnent
On les abrille ou les maçonne

J’abrite la haine
Funeste tsunami d’émotions
Volcanisme en ébullition
Nucléarisé champignon
Surtout ne me fais pas rager
Je t’explose sans même broncher
Humanité déshumanisée

J’abrite la haine
Je hais ce monde et ses sujets
Je hais les rois et leurs laquais
Je hais mes voix et leurs secrets
Je hais les merveilles en exil
Je hais mon existence futile
Je hais l’univers inutile

J’abrite la haine

La chouette

Tracer mes rêves à la plume
Autour de son corps d’enclume
Laissé sciemment martelé
Par mes yeux acier déclarés

Risquer le glacial frisson
D’une insoutenable humiliation
Cœur désireux devenu volereau
Au contact du velours de sa peau

Vivoter exalté par sa fragrance
L’illusoire à mante se joue du hère
Aphrodite relâche sa carnassière
Marmoréenne est sa substance

Imprégnée des charmes d’une fausse gosse
Elle noie en son for mes pensées d’Éros
Dans son monde cadenassé parallèle
Ma convoitise ne se rapproche du réel

Qu’aux rythmes courbes de ses formes
Dandinantes, cruelles, provocantes
Répertoire maitrisé de la bacchante
Je sens en moi monter l’homme

 

© Mathis A. LeCorbot
Peinture : Paul Gauguin 1896 – Te Arii Vahine

Chanson noire

Aujourd’hui, je vous offre un spécial estival, une courte chanson que je garderai un certain temps dans une page indépendante sur mon site.

Le noir inspire souvent les corbots et ce fut le cas cette fois encore. Vous pouvez lire le texte en suivant cet hyperlien.

Bonne lecture, bonne journée et bon été.

Recueil de poésie

J’ai terminé la composition d’un recueil de poésie s’intitulant Poésie sur l’amour et pire encore. Je l’ai envoyé à quelques éditeurs avec le même désintéressement général. Bon, je l’écrivais dans un article datant de l’an dernier, ma poésie n’est pas normale, ça ne me rapproche pas d’une possibilité d’intéresser un éditeur. Je m’en fous un peu, car mon plaisir d’écrire l’emporte sur celui d’être édité malgré le velours de la reconnaissance.

Les lecteurs de mon blogue ne doivent pas s’étonner du titre. Cependant, présenter mon livre ainsi, Poésie sur l’amour et pire encore, rebute certainement l’âme fleur bleue, la pensée à l’eau de rose, la blanche oie romantique, la verte feuille fragile ou la jaune corolle sensible. Mais faut-il espérer recevoir des vers luisants provenant d’un Corbot de jais qui les bouffe au diner en les accompagnant d’un ver(re de) blanc ?

Et puis… pire encore, c’est pire que quoi ? Pire que la poésie ou pire que l’amour ? Peut-être autant pire l’un que l’autre !

Mais l’amour, direz-vous, ce n’est pas « si » pire que ça ! L’amour est un beau sentiment, désirable et précieux, grandiose et porteur de bonheur.

Poésie-Sur-L-Amour-Et-Pire-Encore-2

Foutaise ! Les amours ressemblent aux radis. Joliment rouges, vus de l’extérieur, mais incolores par en dedans. Il est préférable de les consommer à doses réduites, en petites tranches et entre deux, mieux vaut s’efforcer de les oublier. Radis et amours, mêmes défauts. Trop petits, ça prend une botte pour rassasier son homme et ça laisse un terrible arrière-goût d’amertume. Les deux se présentent sous un beau jour aguicheur en masquant leur désagréable vraie nature.

Non, je vous le dis, le titre de mon recueil de poésie se justifie amplement. Vous n’auriez qu’à lire mes textes pour vous en convaincre définitivement. Et note d’optimisme non négligeable venant d’un Corbot, avouez que ce titre annonce qu’il existe pire encore que l’amour. Voilà bien une façon de vous montrer que ma noirceur envers le rouge sentiment laisse place à une teinte quelconque de gris, raison probable de l’heureux mariage entre ces deux couleurs, le gris atténuant les prétentions criardes du rouge amour.

Oui, même si l’amour est épouvantablement détestable, il est parfois possible de trouver pire. Alors si vos amours battent de l’aile, dites-vous que moi, je bats des ailes afin de ne pas tomber… en amour.

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Je suis

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Je suis le vent glacé automnal, le ciel ombrageux, les feuilles tombées

Je suis l’étranger indésirable, l’inverse de l’an droit, l’épine dans la chair

Je suis l’oiseau rabattu, le corbeau aux ailes d’Échyrée, la menace tue

Je suis l’arbre sauvage épargné des haches et du feu, fier, risible, esseulé

Je suis le mascaret remontant le fleuve des préjugés, le ras-le-bol-de-marée

Je suis l’ile aux falaises tranchantes, inabordable, peuplée d’oiseaux exotiques

Je suis le pieu du prétentieux, le dénonciateur du menteur, l’ail du vampire

Je suis la pluie sournoise, le verglas briseur, la pesanteur indésirable

Je suis l’épopée oubliée, le héros méconnu, la quête avortée

Je suis l’enfer inondé, le ciel silencieux, la terre en jachère

Je suis l’innommable, l’inqualifiable, l’épouvantail

Je suis la marmite débordante, la rébellion sous couvert, l’incompréhensible

Je suis la défervescence, l’extincteur des idioties, le réaliste indésirable

Je suis les nuées noires, le symbole de la furie, le silence annonciateur

Je suis l’univers atomisé, l’immensité ratatinée, le peu anéanti

Je suis mon indomptable roi, mon irréprochable loi, ma juste foi

Je suis moi… qui suis-je

Nuit de mains

De ta soie peau vêtue

Collier désirs te pare donne

My love lovée doigts uncinés

Agrippe la brute fierté

Enceint de mains je m’abandonne

Délices dépravent toutes vertus

Haïku – Éveil

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Matin blafard d’un printemps en lendemain de veille
Soleil flemmard en mules de coton tiré par l’oreille
Automate cossard pataud en mise à jour, je m’éveille

Le vent

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Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà
Pareil à
La feuille morte

Paul Verlaine
___________________

Soyez maudits
Vous qui cherchez
À harnacher
Les vents de nuit

Pour qu’à l’aurore
Lâches tourments
Tourbillonnants
Ils me dévorent

LeCorbot

De passion et de temps

Que la passion semble difficile à définir! Tout comme le temps, la passion existe sans que nous puissions en donner une définition exacte. Nous désirons toujours plus de temps et celui-ci devrait être rempli de plus de passion. Cependant, lorsque la vie nous est lourde, nous aimerions les écourter tous les deux, les écarter et nous les maudissons.

Jean Racine écrivait à propos de la passion:

«Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée:
C’est Vénus toute entière à sa proie attachée.
»

Quant à Charles Baudelaire dans «Les Fleurs du mal» à propos du temps:

«Ô douleur! ô douleur! Le temps mange la vie,
Et l’obscur ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croit et se fortifie.

Nous détestons passionnément le temps qui passe.

Nous donnons des exemples du temps et de la passion, nous nous créons des images plutôt qu’user de définitions, car celles-ci finissent toutes par s’avérer incomplètes, réductrices, imprécises et autoréférentielles.

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Une distinction fondamentale se dresse entre le temps et la passion. L’un s’écoule sur nous, inexorablement, sans faillir, sans faiblir, tandis que la passion épargne certains.

Cette absence de passion est-elle salutaire comme on pourrait l’imaginer de l’intemporalité? Vaut-il mieux vivre passionnément en écourtant notre temps de vie ou est-il préférable de vivre sage et calme pour mourir à un âge plus respectable? Cette question laisse entendre que nous avons le choix d’accepter la passion lorsqu’elle se présente à nous. Certains la laissent filer sans même la regarder. D’autres ignorent simplement qu’elle leur envoie la main, attendant esseulée d’être aperçue.

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Une passion réfrénée devient-elle avec le temps une digue inondée?
Le temps tarit-il toutes les passions
?
Nos passions meurent-elles toutes comme les feux de forêt
?
Certaines passions se moquent-elles du temps
?

Nos parcours nous ont conduits ou nous conduiront à caresser ou à embrasser diverses passions.

Quelles sont vos pensées face à la passion qui vous chatouille, vous enlace ou vous dévore?

Photos : ici.adio-canada.ca ;  ; geoconfluences.ens-lyon.fr

Haïku – De gris

Gris les cieux d’avril
Grise la poussière retombée
Grisaille dans mon âme inutile

Et après ?

Terminer d’écrire un livre, c’est comme un accouchement. Sur le coup, je me promets qu’il n’y en aura plus jamais d’autres. La libération de la souffrance m’amène à un état post-partum. La tête vide, les yeux rougis, les craintes d’avoir commis une erreur laissée sans correction, cet état d’esprit n’a rien de bien euphorique. Je suis bien trop fatigué pour avoir l’envie de fêter quoi que ce soit. Je préfère bayer aux corneilles.

Pour un Corbot, ces bâillements, c’est quoi au juste ? Une tentative de séduction ? Quand on connait le détestable cri de ce volatile, bâiller est nettement plus attirant que ce craillement printanier lorsque ces volatiles envahissent les sommets des poteaux électriques et des lampadaires.

Je n’ai certainement aucune énergie à dépenser à leur répondre, alors je continue de leur bâiller ça en pleine figure. Mon lit me semble bien plus attirant qu’un dessus recourbé, froid et glissant d’un lampadaire.

Tiens ! Bonne idée, LeCorbot. Retourne donc te coucher et réveille-toi seulement lorsque les croassements auront cessé, c’est-à-dire dans quelques mois.

La poésie a la cote

Avec le rythme trépidant des vies actuelles, avec les réseaux sociaux qui nous incitent à télégraphier nos pensées, avec le sentiment permanent de perdre du temps, la poésie ne peut pas mieux tomber.

Concise, codée, frappante, la poésie rejoint le besoin de lire peu et vite avec l’autre besoin moins évident, moins quémandeur qu’est celui de lire du contenu porteur, intelligent, réfléchi.

La poésie étonne, frappe, déstabilise, émeut, le tout en quelques mots, en quelques strophes. Elle a tout pour plaire. Règles grammaticales éclatées, constructions déconstruites, rébellions autorisées.

La poésie est un art de haute voltige même si le résultat semble anodin. Un bout de vers peut rester longtemps coincé dans notre cerveau sans qu’on sache pourquoi. Le rythme est crucial, critique même. Pas un mot en trop ni une syllabe manquante. La poésie s’accroche à nous comme une teigne ou comme un amour inavouable.

La poésie est un canal de communication crypté dont les clés de déchiffrement nous sont finement révélées ou sont laissées à la discrétion du lecteur. La poésie se fait comprendre par paliers. On croit avoir compris, on croit avoir vraiment compris, on croit avoir tout compris et enfin on s’étonne de ne pas avoir tout saisi.

On n’écrit pas la poésie comme on écrit un récit ou une œuvre de fiction en prose. Sans cesse, elle torture son auteur. Elle nait et émerge de ses souffrances. Même les strophes anodines ont été soupesées un nombre incalculable de fois. Elle se noie, mais également s’abreuve des larmes du poète.

Comme toute amante passionnée, la poésie incendie son entourage, laissant parfois le lecteur pantois, ébaubi ou même sidéré.

Actuellement, la poésie a la cote auprès des jeunes et des moins jeunes par sa densité, sa concision et sa puissance brute.

Je viens de terminer d’écrire mon premier recueil de poésie. Des textes que je ramassais depuis plusieurs années et d’autres tout récents forment un ensemble de quarante poèmes qui m’ont demandé, sans exception, des séances de travail passablement émotives. Et voilà, le travail de composition est maintenant terminé.

La maladie ayant forcé mon éditrice à renoncer à son travail, je me cherche une nouvelle maison d’édition. Ma demande est lancée et mon manuscrit envoyé à quelques éditeurs. On verra ce que l’Univers réussira à faire de tout cela.

Ça, c’est un, une… quoi ?

Duc, hibou, chouette, bubo, grand-duc, effraie, fresaie, hulotte, chat-huant, strix, vous y êtes presque, mais pas tout à fait. Cet oiseau est un harfang, un harfang des neiges.

Parfois la langue française a de quoi en perdre son latin. Si elle manque cruellement de mots, comme dans le domaine des technologies, parce que les académiciens ont oublié de se réveiller depuis 1890, ce qui force le peuple à adopter les termes anglais par manque de « leadership ». À l’autre bout du spectre, il existe onze mots distincts pour nommer les oiseaux de proie de la famille des strigidés alors qu’en anglais on se contente de « owl ». Pire, le mot « strigidés » possède un synonyme,  « bubonidés ». Faire plus compliqué que ça, c’est les douze travaux d’Hercule ! Ou pire, ma première femme. Je n’ai eu qu’une seule femme, mariée légalement on s’entend, mais puisqu’à elle seule elle en valait bien quinze, je peux affirmer sans ambages que j’ai été marié plusieurs fois. J’ai même voulu m’auto-incriminer pour polygamie afin de les divorcer, mais mon avocat m’a suggéré de tenir ça mort si je ne voulais pas être interné pour schizophrénie.

Pour en revenir à ce superbe oiseau de proie en robe de mariée, il est l’emblème aviaire du Québec. En hiver, le mâle devient blanc immaculé. Oui, que voulez-vous, il aime les robes blanches. Avez-vous quelque chose contre les LGBTQ ? Évidemment, ce plumage lui sert de camouflage dans la neige. Difficile après ça de vous faire croire qu’on vit dans un pays chaud !

Et la femelle ? En hiver, elle conserve une partie de ses taches grises. C’est pour mieux… se faire manger ? Ça, c’est pas bien ! Non. C’est pour mieux se dissimuler lorsqu’elle niche sur des terrains rocailleux en partie recouverts de neige. Ses œufs se camouflent également dans le paysage aride et froid.

Bon, je vous laisse, j’ai un poème à peaufiner. Mon agente l’a trouvé «dérangeant, hors normalité… osé!» J’ai donc su que j’étais sur la bonne voie. Un peu plus de perturbations et elle va syncoper. Exactement l’effet recherché. Je vous l’ai déjà dit, ma poésie n’est pas normale.

Photo : armstrongbirdfood.com

Jeu de pouvoir

Aujourd’hui, j’aimerais proposer un sujet de réflexion dans une forme différente. On pourrait en dire long sur ce sujet, mais j’ai préféré le faire sous la forme d’un simple quatrain. Le texte est extrait d’une discussion tenue entre deux de mes personnages. Il a ensuite et adapté puis mis en forme pour les besoins présents. Parfois, en dire moins permet d’en dire plus puisque le silence permet au lecteur d’y faire correspondre ses propres expériences. Voici donc le quatrain.

On me traite de paranoïaque
Cette insulte ne m’est pas destinée
Elle s’adresse à ceux qui pourraient me croire
Car mes dénigreurs se savent maintenant démasqués

Image : we-heart.com

Les dessous intimes de la poésie

Au festival des « Correspondances d’Eastman » dont je parlais dans l’article précédent, j’ai assisté à un atelier sur la poésie. Le titre en était « Alchimie de la langue » et présentait trois poètes dont deux étaient également professeurs de littérature. L’atelier s’est déroulé en enfilant les questions en rotation et s’est terminé par quelques-unes du public.

Le panel a répondu à l’analogie entre la poésie et l’alchimie, puis sur leurs sentiments et leurs inspirations en tant que poète. Il y avait beaucoup d’humilité et parfois même de la gêne à discuter de leurs parcours, non pas celui des faits, mais celui des émotions ressenties durant la composition à différentes étapes de leur cheminement.

Ce n’est pas un secret de dire que la poésie est largement boudée, même des lecteurs assidus. Cette défection s’explique parfois, et même souvent, par l’hypothèse de l’indéchiffrable. La poésie est-elle la musique contemporaine de la littérature ? La chimie organique des mots ? Les tenseurs einsteiniens du verbe ? Des sujets tellement admirables que nous gardons nos distances sous peine d’être assaillis par leur hermétisme qui nous fera sentir inculte ou incapable de découvrir le sens profond abrié par de nombreuses strates d’expressions imagées et inventées pour l’occasion. Puis, comme cela m’arrive parfois, un sentiment contradictoire, un inconfort étrange et subit recouvre ma vision d’un voile diaphane. Plus j’écoute les trois poètes et plus je commence à percevoir une autre explication possible que la seule crainte de l’inintelligibilité.

Avant de poursuivre, voici un renseigment me concernant. J’intègre dans mes livres plusieurs poèmes qui servent à faire diversion. Je ne me considère pas comme un poète pour autant, car le but que je me fixe n’est pas de leur faire jouer un rôle fondamental dans la trame des bouquins. Ils sont plutôt des apartés, des trous normands, des haltes routières, même si parfois ils peuvent déranger, brasser les cages ou émouvoir. Et à ceux pour qui la poésie dérange, ils peuvent parfaitement jouer à saute-mouton sans rien perdre d’essentiel. Je n’ai jamais composé de poèmes en fouillant dans mes propres tripes pour en étaler le contenu sur du papier. En clair, je ne divulgue rien de strictement intime, car ma poésie est celle de mes personnages. Et c’est ce terrible constat alors que j’étais face aux trois poètes qui m’a secoué. Ne parlent-ils pas que d’eux, rime après rime, strophe après strophe, poème après poème et livre après livre ?

La conséquence de cette prise de conscience s’est fait sentir sous la forme d’une question qui m’a immédiatement interpellé. Est-ce que les lecteurs fuient la poésie par pudeur ? J’utilise ici la seconde définition de ce mot tirée du Grand Robert : « Gêne qu’éprouve une personne devant ce que sa dignité semble lui interdire ». Les lecteurs ne veulent peut-être pas entrer en contact étroit, intime, fusionnel avec les poètes par l’entremise de leurs émotions dénudées et leur intimité étalée. Leur révulsion instinctive vient peut-être de leurs peurs de trouver des egos dépecés jusqu’à l’os, disposés en strophes sur des lamelles puis observés sous microscope à fort agrandissement. Leur crainte serait que les poètes ne respectent pas une distance raisonnable et elle s’exprimerait par leur désintéressement ou leur fuite devant l’abominable poésie, indépendamment du poème.

Voici donc quelques questions pour vous. Aimez-vous la poésie ? En lisez-vous fréquemment ? Quels sentiments vous habitent face à la poésie ? Êtes-vous d’accord avec mon hypothèse voulant que le lecteur repousserait une intimité indésirée ? Je vous encourage à laisser un commentaire.