Un si détestable papillon !

Oui, je sais, nous ne sommes pas dans la saison des papillons. Vous ne m’apprenez rien, je suis sorti dehors pas plus tard qu’aujourd’hui et la pluie verglaçante, les bancs de neige et le bal des déneigeuses me l’ont clairement montré. Alors pourquoi un papillon me ferait-il rager en plein cœur de l’hiver ? C’est que je parle d’un foutu papillon coriace, une teigne indécrottable, un papillon de calibre himalayen. Vous le voyez ? Non ? Attendez un peu et vous comprendrez tout.

Ouais, je vois votre petit sourire en coin, votre œil condescendant et votre main me tapotant le dos en me disant que tout ira mieux demain tout en sachant pertinemment que demain, rien n’aura changé. LeCorbot fait de la fièvre à l’année, il pète des bulles que lui seul voit, il saute une coche ou des coches sans préalablement préparer convenablement ses lecteurs ahuris.

Bon, j’avoue, être LeCorbot à longueur d’année, ça joue sur les nerfs, les vôtres, mais surtout les miens. Je suis quand même assis dans la première rangée, je vous le signale et s’il réussit à m’énerver, je vous imagine stressés et je vous plains. Mais vous ne connaissez pas ce putain de papillon, sinon vous seriez vous aussi en train de mordre les sangles de la chemise blanche à très longues manches qu’on vient de me passer ! Comment fais-je pour écrire ? J’ai du nez, ça aide, il ne faut pas se presser. Et puisqu’on vient tout juste de me signifier que je passerai un méchant bout de temps en dedans, j’ai tout mon temps.

Je pousse des jurons que très rarement, mais là, franchement, je n’en peux plus. Le prochain qui me parle de cet enfoiré de papillon, je lui ferai subir les affres de mes incantations vaudou, version 2.0. Oui, je viens de les améliorer en égorgeant, en étripant, en écartelant et en faisant brûler la fameuse marmotte censée prédire sous peu l’arrivée du printemps. Oui, oui, j’avoue, certains animaux me tournent en bourrique. Hé ! Bourrique, c’est un âne, alors le compte est maintenant rendu à 3. Un papillon, une marmotte et maintenant un âne. Ne manque plus qu’un poisson pour compléter ma collection des animaux peuplant tous les écosystèmes de mon intolérance.

Mais avant, juste avant de me considérer irrémédiablement cinglé pour oser m’en prendre à une créature aussi inoffensive que le gentil papillon gnan ! gnan !, donnez-moi la chance de prouver mon point et vous direz comme moi, quoique j’en doute, vade retro papilio satana.

Bon, voilà que mon nez coule à cause de la grippe. Il m’est impossible pour l’instant de vous écrire sans faire risquer la noyade à mon clavier. Vous devrez attendre demain pour enfin savoir pourquoi cette infernale bestiole me rend aussi fou. Non, c’est vrai, j’étais fou bien avant de la rencontrer, mais elle n’a absolument rien arrangé. Demain, je vous le promets, vous saurez pourquoi ce papillon me tape autant sur le système.

Ne soyez pas triste de cette attente forcée. Dites-vous au contraire que vous aurez vécu un jour de plus dans votre vie sans avoir connu ce détestable fléau qui vous poursuivra par la suite, sans relâche, pour le reste de votre existence soudainement devenue misérable, pour ne pas dire minable, pour les siècles à venir.

Demain, je vous promets de me forcer à ne pas donner des noms d’oiseaux au vilain papillon et à passer directement au propos principal. Tiens, ça me fait penser, je vais déposer une plainte à l’Académie de la langue française pour qu’on cesse d’associer les noms d’oiseaux à des jurons pour les remplacer par des noms de papillons, bien plus signifiants à mon avis. Entre ces deux espèces volantes, vous verrez, une vilenie sans aucune commune mesure émane du papillon.

Il faut bien que je défende ma propre espèce ! Sinon, qui le fera ? Certainement pas le papillon ! Avec toutes mes insultes, sa complicité avec ceux-là mêmes qui m’ont enfilé une camisole au style très peu tendance est fortement suspecte.

Je vous laisse, je dois me moucher… mais comment vais-je bien m’y prendre ?

Photo : planete.qc.ca

Je sens le loup !

Durant plusieurs années, je me suis fait un devoir, dès la fonte des neiges, de partir seul en forêt, dans un endroit m’étant encore inconnu. Ici, à certains endroits, la neige perdure assez tard au printemps, surtout à l’ubac où poussent les résineux. Armé de mes cartes topographiques, de mon GPS, de ma boussole, de mes bâtons de marche et d’un kit de survie, j’essaye de me tracer un itinéraire à travers les bois où l’haleine de l’humain n’a peu ou jamais eu la chance de se faire sentir.

Une année, j’avais choisi une forêt éloignée de toute piste de 4×4 ou de chemin d’exploitation forestière. Je devais d’abord monter au sommet d’une montagne pour ensuite suivre un ruisseau de fonte vers un ravin qui m’amenait au pied de la falaise. De là, je me retrouverais en terrain plat sur cinq kilomètres jusqu’à un marais que j’espérais encore gelé.

Lorsqu’on parcourt des forêts laissées à leur état naturel, les obstacles affluent. Densité des branchages, arbres déracinés, se frayer un chemin parmi cette végétation mi-morte mi-vivante oblige à effectuer de multiples détours. Étant de la vieille école, je préfère me fier à mes sens et à ma boussole qu’au GPS qui peut à tout moment refuser pour une quelconque raison d’indiquer ma position. En pleine forêt, les arbres ne portent ni nom ni numéro civique. L’iPhone n’est d’aucune utilité. Ça prend un bon vieux Garmin chargé avec les cartes topographiques adéquates. Pour qu’un GPS puisse fonctionner correctement et avec précision, il faut cependant recevoir les signaux simultanés d’au moins 4 satellites. Si un ravin, une falaise ou les deux viennent à vous couper les ondes, vous aurez droit à des messages d’excuses, bien inutiles. Mais ce qui survint cette fois-là n’a eu aucun rapport avec la connaissance précise ou non de ma localisation. Je me suis simplement retrouvé sur un territoire n’appartenant pas à l’humain.

Dès le début de ma descente, j’ai commencé à sentir quelque chose d’inhabituel. Je suivais la faille entre deux montagnes servant à écouler l’eau de fonte. La terre était encore gelée et seul un léger filet d’eau serpentait entre quelques rochers dévalés des hauteurs à des époques inconnues. Tout à coup, les poils de ma nuque se sont dressés sans raison apparente, mais j’en ai immédiatement déduit la cause. Je n’étais pas sur le territoire des humains, mais sur celui des bêtes. Mes observations subséquentes ont confirmé ce constat. Ici à gauche, le fémur d’un cerf. Là devant, les plumes d’une perdrix ayant récemment connu de meilleurs jours, En haut, perché dans un arbre, la carcasse d’une bête ayant vainement espéré trouver refuge. Les preuves s’accumulaient, je me retrouvais sous observation et en pleine évaluation de mon potentiel de dangerosité. Je pouvais sentir l’haleine des loups sur moi.

Un loup est une bête très intelligente et il agit de la sorte. Lorsqu’il reconnait ses droits sur un territoire parce que celui-ci n’est pas arpenté par l’humain, il se l’approprie à titre de l’espèce dominant la chaine alimentaire de ce lieu. Vous avez donc intérêt à agir en conséquence, surtout lorsque vous vous retrouvez seul, et c’est ce que je fis. Ne pas manifester de la peur, seulement du respect. Partir en ne laissant planer aucun doute sur ses intentions. Ne pas se hâter, mais ne pas flâner dans les environs, simplement passer son chemin.

Oui, leur haleine est perceptible. Ce jour-là, j’ai senti les loups très près et autour de moi alors que je foulais leur territoire. Ils ne m’ont pas accueillis, ils m’ont simplement toléré quelques instants. Ils ont également compris que je les avais perçus, sans les craindre, mais en respectant leur droit de propriété.

Durant un instant, je me suis demandé ce qui surviendrait advenant une chute où je me blesserais suffisamment sérieusement pour compromettre ma randonnée. Ça m’a permis d’accroitre ma vigilance, car je n’ai jamais douté de la finitude. Je serais disparu de la surface de la terre sans que personne ne sache jamais ni la cause ni le lieu de ma disparition. Ça m’a fait sourire, sachant qu’on est bien peu de choses dans l’univers. Une leçon d’humilité pour ceux sachant la comprendre et l’apprécier.

Ah ! L’amour… animal !

On connait les conséquences d’être amoureux. On fait des choses dingues, on pense à des choses dingues et on devient dingue. Mais l’amour, on n’en sait bien peu de choses. On sait qu’il est grandement lié à la procréation. C’est pourquoi les divorces suivent bien souvent l’arrivée du nombre d’enfants désiré. Un, deux, trois, quand c’est fait, boum ! L’amour s’étiole. Du jour au lendemain, tous les défauts de notre partenaire deviennent absolument insupportables, alors qu’hier encore, il (elle) était génial(e). On se sépare en se demandant comment on a bien pu bien faire pour l’endurer aussi longtemps.

Si on accepte l’idée que l’amour provient d’un besoin de procréation, peut-on en faire une généralité et dire que les adeptes de la fornication finiront un jour par tomber en amour qui s’avère être une sorte de sens à donner à leur instinct ? Si c’est le cas, qu’en est-il des couples de… lions, de bonobos, de manchots, de baleines, d’ornithorynques (celui-là, c’était pour voir si je pouvais l’écrire sans faute du premier coup).

Malgré mon éducation qui plaçait sans conteste l’humain au sommet de la Création, on sait bien aujourd’hui que cette frontière virtuelle entre les animaux et nous devient de plus en plus poreuse au fil des découvertes scientifiques. Et pourquoi pas pour l’amour aussi ? J’aimerais croire qu’il en va de même pour les animaux, du moins pour une partie d’entre eux. Un jour, les IRM nous prouveront peut-être qu’il n’y a aucune différence entre nos signaux cérébraux et les leurs lorsque nous pensons à notre partenaire avec lequel ou laquelle nous sommes en relation… amoureuse.

Alors, lorsque vous sentirez des instincts bestiaux vous animer à la vue d’une beauté animale, dites-vous que c’est peut-être exactement ce qui vous arrive.

Aiguebelle – un ours et une perdrix

J’étais au parc Aiguebelle, c’était au début de l’automne. Cette année-là, le printemps fut très chaud et sec, occasionnant la perte de bon nombre de fleurs sauvages à l’origine de petits fruits dont celles du bleuet. À l’automne, les ours noirs qui peuplent la région sentent l’urgence d’accumuler de la graisse en prévision de la prochaine hibernation. Une partie de leur alimentation se compose de baies, dont le bleuet qui est normalement très abondant à cette période. Mais cette année-là, c’était tout le contraire, les bosquets étaient vides.

Je faisais le tour d’un lac et j’étais sur le trajet de retour quand je décide de m’éloigner du sentier afin d’aller voir la petite mare qui se trouve exactement sur le tracé abitibi (voir l’article précédent en cliquant ici). Pour ce faire, je dois traverser un immense champ de… bleuets. Wow ! Ce champ a miraculeusement échappé à la sécheresse, les bosquets croulent sous le poids des fruits.

J’additionne bleuets plus rareté égalent ours affamé. Je n’ai qu’à poursuivre mon chemin plutôt que de bifurquer, mais j’observe les environs d’un œil scrutateur. Bon, rien en vue, mais je sais qu’il peut s’être caché s’il m’a entendu approcher. Je reste donc immobile et j’attends. Toujours rien. Je décide alors de m’éloigner du sentier pour aller voir la fameuse petite mare du tracé abitibi.

Dans environ trois-cents mètres, j’atteindrai le point d’eau. Toujours aux aguets, j’avance en chantant pour éviter de surprendre un ours, ou pire, un ourson. De fait, quand un ourson est surpris, il appelle sa maman qui, habituellement, n’est pas du tout contente qu’on fasse peur à son rejeton. Heureusement, le champ semble désert, mais j’y crois à peine puisque c’est le seul endroit où j’ai vu des bleuets bien mûrs à des kilomètres à la ronde. Leur odeur ne peut pas avoir échappé à un ours dans les parages.

J’aperçois le point d’eau, ma destination. J’en oublie pour une seconde le danger potentiel quand tout à coup, quelque chose heurte l’arrière de ma tête. Immédiatement, j’appréhende la patte d’une ourse frôlant ma casquette. Je fige pour la rassurer sur mon intention de ne pas aller plus loin, au cas où je me dirigerais vers son ourson. Je m’apprête à me coucher par terre, n’ayant aucun moyen de la semer sur ce plat terrain.

Mon sang n’avait pas encore fini de refluer que j’aperçois un oiseau voler très bas juste au-dessus de moi. Je résous alors le mystère de ce contact derrière ma tête. Une perdrix. Effectivement, elle atterrit en catastrophe à trois mètres devant moi en trainant une aile blessée. Je connais cette stratégie. Elle consiste à me faire croire qu’elle s’est blessée lorsqu’elle m’a touché la tête, alors qu’elle m’attire simplement loin de son nid. Je me laisse aller à son jeu pendant quelques instants en la suivant. Sa technique est parfaite, on jurerait qu’elle a réellement une aile brisée. Finalement, je me retourne vivement en direction opposée. La maman oiseau décolle en trombe pour aller protéger sa progéniture. Je la laisse tranquille, mon cœur peut reprendre son rythme normal et celui de la perdrix également.

Si la maman perdrix s’était contentée de rester bien sage, je ne l’aurais jamais aperçue, ni son nid, ni son oisillon. En cherchant à le protéger, elle a été l’instigatrice de la situation dangereuse pour elle et son rejeton, car en retournant à son nid, j’ai pu facilement le localiser. Sa ruse fonctionne peut-être parfaitement avec les autres résidents de la forêt, les ours en l’occurrence.

J’ai été par contre très heureux d’avoir raté la fiesta dans le champ de bleuets. Rencontrer un ours en pleine forêt, c’est comme jouer à la roulette russe. Cinq fois sur six, ça se termine bien quand on sait quoi faire. Mais… qu’en est-il de la sixième ? Il faut juste pas trop y penser et espérer rencontrer plutôt... une perdrix.