L’usurier

La réputation des usuriers n’est un secret pour personne. Visages à deux faces, ils sont tout miel lorsque vient le temps de vous prêter de l’argent et de véritables crapules sans aucun scrupule si vous avez eu la fâcheuse idée de ne pas respecter les termes de l’entente verbale vous liant à l’un d’eux.

Si vous êtes habité par un vice quelconque, ne cédez jamais à la tentation de vous racheter ou de payer un autre prêt en contractante une dette auprès de l’un ces faux amis. Obtenir un prêt est d’une facilité déconcertante, mais le rembourser devient une tout autre histoire. Les taux d’intérêt faramineux vous enchainent aussi sûrement qu’un esclavagiste en maraude. Et si par chance, vous parvenez à le rembourser, il vous aura coûté la peau des fesses. Dans le cas contraire, vous venez de vous enrôler à votre insu dans une bande criminalisée. En échange de plusieurs « services », vous parviendrez à diminuer votre dette, mais vous risquez de ne jamais la réduire à néant. Si vous refusez cette avenue, vous ramperez sur le ventre sur le bitume de celle qui conduit à l’hôpital après avoir vu vos avoirs partir en fumée.

J’ai connu un de ces types. En revanche, celui-ci faisait cavalier seul, il n’était lié à aucune bande criminalisée. Un gars très poli, bonne éducation, bien vêtu, toujours sobre, au langage dépourvu de vulgarités, bref un gars des plus fréquentable. J’ai su ce qu’il faisait dans la vie assez rapidement après sa rencontre. Puisque j’étais persuadé que je ne lui emprunterais jamais d’argent, j’étais convaincu de n’avoir absolument rien à craindre.

Il ne buvait jamais d’alcool puisqu’il s’entrainait quotidiennement afin de conserver un corps fortement musclé, son principal moyen de persuasion auprès de sa clientèle la plus récalcitrante. Nous avions des conversations très intéressantes concernant la nature humaine et d’autres sujets connexes.

Lorsqu’il n’exerçait pas ce métier illégal, il vendait des produits de toutes sortes aux personnes venues s’entrainer au même gym que lui. Il recrutait ainsi l’autre partie de sa clientèle. Le gars avait une petite amie, vous savez, le genre à faire baver un eunuque ! Ils s’étaient associés pour acheter un petit resto, le fantasme de sa copine. Après environ un an, épuisés, ils l’ont vendu sans véritablement avoir gagné ni heureusement perdu trop de fric dans l’opération.

Un jour, je me suis retrouvé avec un problème. À ce moment-là, j’étais travailleur autonome et je venais de recevoir après plusieurs mois d’attente un gros chèque d’un important client. Ma banque n’a pas voulu l’encaisser à moins que je n’aille préalablement le faire certifier auprès de l’institution financière du client. Malheureusement, sachant que je venais de recevoir le chèque, je m’étais moi-même engagé à payer certains fournisseurs la journée même et leur faire faux bond, manquer à ma parole, me rendait abominablement furieux.

Alors que je discutais de ma situation avec l’usurier, il me proposa de me prêter la somme requise durant une semaine « sans intérêts », un moyen très efficace d’apaiser les réticences des nouveaux clients. N’ayant aucune crainte concernant la certification du chèque, j’acceptai son offre. J’ai donc pu payer les fournisseurs comme convenu et deux jours plus tard, une fois le chèque encaissé, je remboursais l’argent emprunté à l’usurier, non sans relâcher un profond soupir de soulagement.

Cette expérience m’a permis de tester le système de prêt usuraire sans que l’opération me coûte un sou, mais surtout j’ai analysé comment je me suis senti durant cette transaction. Pas du tout confortable, si vous voulez savoir.

J’ai perdu sa trace un peu plus tard. Un jour, un ami m’a texté pour m’annoncer que l’usurier s’était suicidé alors qu’il venait à peine de franchir le cap des quarante ans. Je me suis alors demandé qui aurait pu découvrir ce que cachait sa bonne humeur constante ?

J’ai utilisé ma connaissance de cette personne et de son travail pour créer dans mon dernier roman un personnage exerçant cette profession. Comme toujours, cela ne reste qu’une inspiration. Le vrai et le faux diffèrent passablement, mais lorsque j’animais sa doublure dans mon livre, inévitablement je pensais à lui, à cet usurier un peu hors du commun.

L’usure l’avait-il usé ? Je crois plutôt que ce fut sa quête incessante d’un idéal difficilement atteignable et encore plus péniblement conservable qui a finalement eu raison de lui. Peu importe qu’ils soient réalisés ou non, la vie nous fait toujours payer chèrement nos rêves démesurés.

Dictionnaires réactifs : langue bâtarde

Les dictionnaires établissent la liste prétendument exhaustive des mots, de leur orthographe, de leur conjugaison, de leur définition, de leur sens, de leur étymologie simplifiée et de leur prononciation. Ils regroupent aussi des exemples et des citations pour les mettre en contexte.

Puisque la langue française est vivante, la vie en perpétuelle évolution engendre des besoins de création de nouveaux mots pour décrire des actions, des objets, des idées, des entités nouvelles. Les gens créent des néologismes, souvent basés sur des mots existants qu’ils tripotent afin de les adapter à un nouveau contexte. Malheureusement, le plus souvent, ces mots découlent d’autres langues sans que des experts aient le temps de proposer une solution francophone. L’emprunt reste la méthode la plus facile pour incorporer un nouveau terme. S’ils ne pouvaient rester que des emprunts jusqu’à la création de mots francophones équivalents, la situation resterait acceptable. Malheureusement, l’emprunt persiste et devient permanent à défaut de réagir plus prestement.

Le langage parlé est alors réutilisé dans certains écrits, fixant l’orthographe et le sens exact en mettant ledit terme en contexte. Les dictionnaristes étudient ensuite les néologismes utilisés et décident de les incorporer ou non à leurs ouvrages de référence. Mais tout ceci est affreusement réactif. À défaut de l’enrichir, cette méthode pour faire évoluer notre langue la barbarise, au point qu’elle ressemble de plus en plus à la langue hégémonique.

Si les lexicologues pouvaient proposer des mots de rechange dès l’apparition d’un terme étranger, des solutions respectant le français, ses origines et sa façon dont nos mots sont construits, nous n’enverrions pas des «emails contenant des selfies». Ces mots sont des taches, des hontes maculant notre langue.

Inutile

Prenons l’exemple du terme «atterrir». Tant que nous ne pouvions que nous poser sur la terre, le terme «atterrir» englobait toutes les possibilités. Puis vint la Lune. On a inventé le terme «alunir». Alors, que fait-on sur Mars, Titan, Saturne, Vénus, Mercure, les astéroïdes et comètes sur lesquels on a déjà posé des sondes? On amarsise, titanise, saturnise, vénusise, mercurise, astéroïse, cométise ? Ridicule, n’est-ce pas? Il est préférable d’atterrir, peu importe le caillou sur lequel on se pose. Ça évite d’inventer un verbe creux pour chaque lieu visité.

Aujourd’hui, les marques de commerce les plus déterminantes dans leur domaine d’affaires deviennent rapidement de très puissants pôles de création de néologismes. Les verbes googler, twitter, facebooker ne sont que la pointe de l’iceberg.

Pour ma part, puisque je ne dictionnarise pas, je ne google pas plus. Je continue de chercher en utilisant un quelconque outil de recherche. J’écris sur Twitter et je publie sur Facebook ou sur WordPress. J’évite ainsi d’inventer ou d’utiliser un verbe pour chaque compagnie devenant populaire puisque le mot «écrire» décrit parfaitement bien mon action, peu importe sur quelle plateforme je publie.

Cahier_Poesie_St-Gilles_3

Beaucoup de snobisme entoure ces néologismes tirés de la technologie moderne. Ça fait jeune, actuel, dans le coup. Non, je n’utilise pas le mot «cool» et si vous voulez savoir pourquoi, lisez ceci.

Toutefois, cette irrépressible tendance à inventer des termes est causée par un besoin linguistique fort qui est le raccourcissement des expressions et des mots afin d’en accroitre l’efficacité. Prenons l’exemple patent du cinématographe devenu cinéma puis seulement ciné. Plus les mots deviennent populaires, plus ils rapetissent avec le temps. Cette tendance existe dans toutes les langues. Si ce sujet vous intéresse, vous pouvez lire cet article.

Donc, l’expression «écrire sur Twitter» subit de fortes pressions pour être raccourcie et le verbe «twitter» devient le candidat naturel. Mais est-ce bien de l’accepter?

Tout comme il existe une multitude de lieux d’atterrissage, il est possible d’écrire dans une panoplie de médias et sur tout un tas d’objets. On n’a jamais inventé un verbe parce que des gens écrivent dans le sable ou sur un rocher ou dans le ciel avec un avion. On continue d’écrire de la poésie ou des romans ou des nouvelles. Cependant, on a inventé les verbes «journaliser» pour le fait d’écrire dans un journal, mais ce terme s’applique plutôt à des systèmes automatisés. Une personne écrivant son journal personnel continue d’écrire son journal. D’autre part, même si journaliser est accepté par l’Office québécois de la langue française, des substituts existent. Le verbe «consigner» me plait bien, sinon, le verbe générique «enregistrer» reste valable.

Il devient ridicule de multiplier les verbes, la plupart du temps, notre langue peut parfaitement s’en passer. Utiliser une marque de commerce pour composer un verbe constitue, pour ma part, une insulte absolue à notre langue. Elle ne s’enrichit certainement pas en multipliant les verbes opportunistes et fugaces tirés de marques à la mode.

Par contre, les noms et les adjectifs doivent vite trouver leur équivalent français. Le langage technique se transpose de plus en plus rapidement dans la communauté. Attendre les suggestions des lexicologues devient une terrible erreur puisque eux attendent après nos mauvais usages.

cropped-small_slider_86433.jpg

Je propose que tous les domaines en évolution prennent la destinée de leur terminologie en main dès l’apparition d’un nouveau mot. En travaillant de concert avec des linguistes francophones, ils pourraient mettre à jour un lexique en perpétuelle amélioration. Internet permet aujourd’hui de publier instantanément les nouveautés. Les dictionnaristes n’auraient plus à admettre des mots majoritairement de langue étrangère dont l’usage parmi la population aurait été causé par un vide linguistique prolongé.

Chaque discipline pourrait organiser des concours internes afin de recevoir des propositions et un petit comité interdisciplinaire déciderait de la meilleure suggestion. En se réunissant régulièrement, les vides lexicologiques dureraient moins de temps qu’il en faut à la population pour s’accaparer et utiliser les termes d’origine non francophones dans leur quotidien.

Le français peut rester une langue vivante, moderne, riche, belle et par-dessus tout, elle pourra garder son caractère originel dans la mesure où nous en prenons un soin jaloux.