Usurpation maternelle

— Je m’insurge, je monte sur mes grands chevaux, je tempête, je me scandalise!

— Bon ! LeCorbot, quoi encore! Tu as perdu une plume dans ton oreiller?

— Tu peux bien rire, mais ce n’est pas drôle du tout. Mon statut de père me porte à me révolter contre cette odieuse usurpation.

— Explique qu’on en finisse!

— Tu sais, tous les bébés commencent à émettre des sons par mimétisme. Ils nous voient parler et tentent de faire comme nous. Toutefois, ils ne peuvent pas émettre n’importe quel son. Ils commencent donc par ceux qui leur sont les plus faciles. Et devine le phonème le plus facile à émettre.

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— Le «a», je suppose.

— Exactement. La voyelle «a» est la plus naturelle puisqu’elle ne nécessite qu’on ouvre naturellement la bouche et qu’on expire. Cet exercice engendre instantanément le son « a». Et une fois le son «a» maitrisé, quelle est la syllabe la plus facile à produire pour un poupon?

— «ma», probablement.

— Parfaitement. Une syllabe labiale composée d’une expulsion, les lèvres fermées, et d’une ouverture graduelle de la bouche.

— Je commence à comprendre là où tu veux en venir.

— Parfaitement. En répétant le son le plus facile à créer, les bébés forment le mot «mama». Mais ça ne fait aucunement allusion à leur mère! Ce sont elles qui ont récupéré ce son en se faisant croire que leur bébé les appelle. On connait la suite. Les bébés comprennent assez rapidement qu’ils obtiennent le sein, toutes les fois qu’ils prononcent ce son. Et comme les hommes sont dépourvus de glandes fonctionnelles, mama est irrémédiablement associée à la personne qui est en mesure de se dévêtir la poitrine.

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— Ainsi, mama ne signifierait aucunement la mère dans la tête d’un nourrisson.

— Les mères ont sauté sur l’occasion pour usurper cette syllabe en leur faveur en déviant son sens réel. Et les pères dans tout cela, ils sont totalement laissés pour compte.

— Va dormir, LeCorbot. Demain, tu n’y penseras plus.

— Je suis prêt à oublier mes récriminations à condition que lorsque je crierai «mama, mama», tu te dévêtisses pour me présenter tes seins.

— Cochon de pervers!

— Oui, ta paire vers le père vert.

— On verra, mon verrat!

— Faudrait te faire une idée, suis-je un oiseau ou un cochon ?

— Si Pink Floyd a réussi à faire voler un cochon, tu peux bien en faire autant.

— Eux, ils carburaient aux des substances tripatives.

— Et toi, tu m’as !

— Ouais, vu sous cet angle, tu as bien raison. Mama, mama !

Utérus et société.

Y a-t-il un avantage évolutif à être vivipare plutôt qu’ovipare ? Si on se pose la question en regardant le passé, on serait porté à croire que l’utérus a supplanté l’œuf. Fait indéniable, les dinosaures ont disparu alors que les mammifères, eux, ont prospéré depuis qu’un mont Everest filant à 30 000 kilomètres à l’heure est tombé sur la Terre voilà 66 millions d’années.

Pragmatiquement, l’utérus a un sérieux avantage durant la première partie de la gestation. Un œuf se fait voler puis manger par une foule de prédateurs cherchant une prise facile. Suffit que maman et papa soient suffisamment éloignés du nid. Puisque papa préfère se taper une autre milf que de surveiller de futurs rejetons et que maman est bien obligée d’aller bouffer d’autres ovipares, les œufs restent souvent sans défense. Tandis qu’un utérus garde le ou les bébés avec sa mère lorsqu’elle part se nourrir. Alors les affamés n’ont qu’à bien se tenir puisque être chapardeur ne suffit plus. Ça prend maintenant des qualités de chasseur carnivore et être équipé conséquemment pour affronter une future maman bien déterminée à rendre son embryon à terme.

Mais une mère en fin de gestation, alourdie par le poids de ses bébés, devient plus vulnérable. Ensuite, pour aider à mettre bas, certains placentaires mettent au monde des bébés passablement immatures. C’est le cas de l’humain dont la position verticale a eu pour effet de rétrécir le bassin. Ses rejetons vivent donc longtemps aux crochets de leur mère, ce qui a tendance à créer un environnement fragilisé pendant aussi longtemps que ses bébés restent dépendants.

Pour solutionner le problème de fragilisation des mères et de ses rejetons, les placentaires n’ont pas eu d’autre choix que de créer des sociétés permettant aux petits et à leur mère d’être protégés par d’autres membres de leur communauté. Ainsi, de nécessité en nécessité, les sociétés ont évolué et se sont renforcées, permettant aux petits de grandir à l’abri des prédateurs.

Les œufs par contre ont une hygiène naturelle. Ces coquilles renferment le garde-manger des petits pour toute la durée de la couvaison et quand ils en sortent, la maman est en possession de tous ses moyens. Au contraire, la maman placentaire doit bien souvent recouvrer les forces après avoir passé un temps relativement long à supporter la dernière phase de sa grossesse et surtout l’accouchement.

Ainsi, la viviparité humaine a exigé la création de sociétés, ce qui a permis la spécialisation de ses individus et par le fait même, la croissance de ces groupes dont chaque membre est dépendant de l’ensemble. L’obligation de sédentarité occasionnelle ou permanente a par la suite engendré l’agriculture et l’élevage qui ont accru les besoins de recourir à des métiers spécialisés et par conséquent, notre dépendance mutuelle.

Aurions-nous pu évoluer jusqu’à notre état actuel si nous étions restés ovipares ? Il faudrait connaitre tout un tas de sociétés extraterrestres pour en tirer une conclusion en ce sens, ce qui nous échappe encore. Cependant, le succès d’une recette n’interdit pas d’en avoir plus d’une qui puisse fonctionner. Surtout que notre viviparité a exigé une modification génétique majeure de notre système immunitaire. Un corps étranger est censé être repéré, tué puis évacué par notre organisme. Les mères ont donc vu leur ADN modifié pour permettre la conservation intra-utérine de certains aliens que sont leurs bébés. C’est un changement majeur, car dans un certain sens, il nous affaiblit face à d’autres corps étrangers dangereux, ce que l’oviparité permet d’éviter totalement.

Il est toutefois certain que je ne serais pas en train d’écrire sur un ordinateur si chacun de nous étions restés des chasseurs-cueilleurs. Cela a nécessité des millions, voire des milliards d’individus surspécialisés pour en arriver à inventer et fabriquer ces outils de haute technologie. Des gens qui, bien au-delà de leur maturité sexuelle, sont restés improductifs pour la société jusque dans la vingtaine avancée (et bien plus dans certains cas).

Ainsi, l’utérus et la chute d’une météorite géante ont favorisé l’apparition d’un grand primate un peu plus malin que la moyenne. Un animal qui finira par acquérir la connaissance nécessaire pour faire disparaitre toute forme de vie plus évoluée que les bactéries.