Je m’en charge !

L’autre jour je conduisais l’automobile d’une amie, une manuelle 6 vitesses. J’ai toujours conduit et je conduis encore des automobiles manuelles et mon camion possède également 6 vitesses. Je ne croyais certainement pas être dépaysé en prenant le volant de cette auto.

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À trois reprises, mon amie m’a avisé que je trainais en 5e alors que j’aurais dû être en 6e depuis belle lurette. Après un coup d’œil au bras de vitesse, je me rendais à l’évidence, j’oubliais systématiquement d’enclencher la sixième.

Je m’étonnais de mon comportement et après la troisième «réprimande», j’ai commencé à me questionner sur la raison de mon incapacité à bien analyser la commande de vitesse. Quelque chose clochait et je doutais que mes compétences aient subitement chuté entre mon camion et cette automobile. Il devait y avoir autre chose. Mise à part la position de recul, toutes les six vitesses étaient placées de manière similaire, la première à gauche en haut jusqu’à la sixième à droite en bas. Je devais trouver la cause de mon erreur ailleurs.

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Et finalement, heureusement pour le faux diagnostic d’alzheimer, j’ai trouvé ce qui clochait. C’était le choc des générations. Bon! Je vous vois rire de moi, totalement incrédule ou, au mieux, sceptique face à l’excuse que je m’apprête à vous livrer. Pourtant, vous allez comprendre si vous me laissez expliquer la situation.

Ça n’a rien à voir avec l’âge de la propriétaire de l’auto qui tenait le siège passager, ça plutôt rapport avec sa voiture, un modèle récent.

Lorsque j’étais en 5e et que sa bagnole décidait qu’il était temps que je passe en sixième, elle me plantait dans la face un gros 6 pour me dire qu’elle décidait pour moi du moment approprié d’embrayer alors qu’elle ignorait tout du trafic actuel, des conditions routières, de mes intentions et de mon itinéraire.

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«T’es qui, toi, pour prendre ce genre de décision basée sur rien, basée au mieux sur rien d’autre que sur la révolution de ton moteur?»

«Moi, je possède toutes les autres informations qui me permettent de prendre une décision éclairée. Tout ce qui te reste à faire pour m’aider, si tu veux vraiment m’aider et non me nuire, c’est de m’afficher la position actuelle du bras de vitesse. Surtout pas de m’afficher ce que tu penses qu’il serait plus judicieux de faire sans en avoir la moindre idée.»

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En voyant le gros 6, instinctivement, je l’interprétais comme étant la position actuelle du bras de vitesse, pas comme une patente qui cherche à me dire quoi faire alors qu’elle est totalement incompétente pour prendre ce genre d’initiative.

Le choc des générations, c’est que dans mon temps, c’est le conducteur qui disait à l’auto quoi faire, alors qu’aujourd’hui c’est l’auto qui dit au conducteur quoi faire. Alors, jusqu’au jour ou 100 % des automobiles seront totalement autonomes, je conduirai en mode manuel de manière 100 % autonome, sans aide quelconque, car je sais conduire depuis plus de quatre décennies et je n’ai rien perdu de mes compétences.

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Je continuerai de piloter mon véhicule, pas de me faire piloter par mon véhicule. Alors, les jeunes, si vous aviez appris à conduire, vous aussi, vous seriez embêtés par ces informations inutiles. Toutes ces mauvaises assistances à la conduite ne font que vous distraire. Conduire, c’est regarder la route, les autres véhicules, les conditions routières et agir en conséquence.

Tout ce que je demande d’un véhicule automobile, c’est qu’il roule sans tomber stupidement en panne afin de me permettre de rejoindre mon point d’arrivée. La façon d’y parvenir? Comme j’ai toujours fait, je m’en charge!

Spécialisation et fragilité

La société humaine a franchi une étape charnière de son évolution le jour où elle a commencé à chasser en groupe. Ces sociétés de chasseurs-cueilleurs l’ignoraient, mais ils venaient d’inventer la fragilité individuelle.

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Cueillir sa nourriture reste un acte solitaire et semblable pour tous les cueilleurs. À ce niveau d’évolution, un acte sociétal est tout de même faisable, celui de mettre les denrées en commun pour les distribuer selon une équité ou selon un mérite quelconque.

On peut se comporter de la même façon à la chasse. Tuer une perdrix ou un lièvre s’effectue individuellement. Toutefois, tuer un bison ou un mammouth est une autre paire de manches. Sans spécialisations, certaines pour attirer la bête, l’isoler, pour la rabattre en enfin pour l’abattre, la chasse aux gros gibiers resterait inefficace. Chacun s’occupant d’une tâche distincte, elles sont mises en commun dans un processus global permettant au bout du compte d’attraper la proie et de gagner, ce faisant, le droit de recevoir une part du gibier.

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D’une chasse à l’autre, les individus amélioraient leur technique, savaient choisir et appliquer les meilleures méthodes lorsque les conditions changeaient. Ils acquéraient ainsi un rôle pratiquement indispensable, mais en contrepartie ils devenaient quelconques sinon médiocres dans les autres spécialités.

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Chaque humain étant différent, l’efficacité d’un groupe augmente avec celle de chaque spécialisation. Accomplir certaines tâches précises parmi un ensemble possible devient un atout non négligeable pour la communauté. Les besoins globaux ainsi que les talents naturels des nouveaux membres définissaient leur futur rôle.

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Maintenant, il est devenu impensable de vivre de manière autonome, nous devons tous nous fier aux autres. Même les ermites ayant décidé de vivre retirés et de ne se nourrir que de leurs chasses, pêches, cultures et cueillettes utilisent des tas d’outils fabriqués par notre société, des graines provenant d’elle et des vêtements issus des métiers à tisser. Ils échangent leurs surplus contre d’autres denrées ou équipements impossibles à obtenir ou fabriquer dans leur milieu.

La spécialisation n’a cessé de grandir avec le nombre d’humains peuplant la Terre. On peut dire que le niveau technologique croit en fonction du nombre d’individus. Acquérir autant de compétences variées aussi complexes et si rapidement avec le dixième de notre population n’aurait pas été possible. Le temps nécessaire à atteindre le même niveau d’achèvement aurait été multiplié par un facteur bien plus grand que dix. Imparfaitement imagé par le concept du tas de sable, pour qu’il croisse, une base de plus en plus vaste s’avère nécessaire. L’imperfection de cette image provient de l’angle de la pente, environ 30° pour le sable, variable pour les connaissances accumulées.

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Plus les spécialisations deviennent grandes, plus elles fragilisent les individus, car des disparitions soudaines de leurs besoins engendrent l’inutilité et l’improductivité immédiates des citoyens s’étant dédiés à les combler. L’impossibilité de se parfaire rapidement dans d’autres spécialités qui prennent parfois plusieurs années à acquérir engendre ce qu’on nomme le chômage systémique et ses dangers croissent au fur et à mesure de la surspécialisation des métiers.

La formation continue s’avère alors la seule planche de salut pour réduire les risques d’obsolescence. Elle ne constitue pas un luxe, mais devient une nécessité dans la plupart des domaines de spécialisation.

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Le temps est révolu depuis longtemps où nous passions nos années de jeunesse à apprendre un métier qui nous suivrait ensuite toute notre vie. Dès notre sortie de l’école, nous devons immédiatement penser à y retourner. Ce perfectionnement constant doit s’inscrire dans une planification régulière, au même titre que la famille, les amis et les loisirs. Ceux qui y adhèrent garderont toute leur pertinence au cours de leur vie active de travailleur au sein d’une société hyper technologique. Les autres, la chance déterminera leur sort en fonction d’aléas totalement hors de leur contrôle.