Ce samedi 4 septembre se tenait le salon Clandestin, un petit salon du livre sans prétention tenu à l’extérieur sur les magnifiques terrains d’une « cabane à sucre » au mont Saint-Grégoire en Montérégie (banlieue de Montréal).
Cet événement était organisé par un groupe privé Facebook, celui des Lecteurs-Lectrices de Fantasy-Fantastique.
Les exposants apportent leur table pliante, leur nappe, leurs présentoirs et leurs livres. Ils les disposent de chaque côté d’un petit chemin qu’empruntent les lecteurs en quête de trouvailles.
Je m’y suis présenté pour la toute première fois en tant qu’exposant. Mon recueil de nouvelles, « Scénarios de fins du monde 1 », correspond aux critères de ce groupe de lecture puisque plusieurs textes sont de nature fantastique tout en ayant pour la majorité d’entre eux un côté, à l’évidence, horrifiant.
La journée fut magnifique, sa température clémente avec son soleil généreux d’une luminosité préautomnale. Les feuilles, pas celles des livres mais des arbres, toujours accrochées aux branches, ont déjà commencé à adopter quelques teintes plus éclatantes que les érables à sucre finiront bientôt par faire exploser en une orgie de couleurs aux imitations réussies d’un gigantesque feu de forêt.
Ces moments quasi magiques furent ponctués de belles rencontres avec des lecteurs enthousiastes et des auteurs dont nous partageons une passion commune, l’écriture. La photo d’entête montre quelques-uns des auteurs-autrices présents durant ce salon vraiment original. Je fais partie de ce collectif sur cette photo. Pour ceux qui me connaissent, prière de ne pas dévoiler mon identité.
J’ai discuté avec deux étudiants amoureux de la lecture, Nathaniel et Li-Anne. Je les ai revus un peu plus tard. J’en ai profité pour leur donner deux livres, SFM1 et DOW. Je sais combien il est difficile de se procurer des livres lorsqu’on promène encore ses fesses sur les bancs d’école. Étrangement, ce geste fut pour moi l’événement le plus satisfaisant de ma journée, plus que mes ventes.
Je remercie également Johanne qui m’accompagnait et tenait le fort (pas dans le sens « bouteille de scotch » du terme) durant mes absences.
L’année 2021 passera-t-elle à l’histoire comme étant celle qui a convaincu même les plus récalcitrants que les changements climatiques ne sont pas une vue de l’esprit, une conspiration ou une simple hypothèse infondée ?
Ouais, même après tous les événements catastrophiques survenus ces derniers temps, il restera toujours des sceptiques. Toutefois, dans leur cas, on parlera plus de crétins que de véritables débatteurs.
Direz-vous que j’ai l’insulte facile, mais à mon avis, le fait de refuser d’accepter la réalité ressemble étrangement à la fable du sable et de l’autruche. Et l’on sait très bien que ce volatile possède un cerveau plutôt réduit par rapport au nôtre, de là mon qualificatif non galvaudé de crétin. Ils auront beau espérer que toutes les données scientifiques sont inventées, leur pensée magique ne préservera pas la planète du dérèglement climatique qui est déjà fortement amorcé.
Les océans se réchauffent et se dilatent. Les glaciers, la banquise et les territoires aux neiges éternelles voient leur manteau blanc fondre comme… neige au soleil. Incidemment, le niveau des océans monte et cette élévation ne fait que s’accélérer. Bientôt, on assistera à des inondations impossibles à contenir et plusieurs grandes villes déposeront leur bilan après avoir vu leurs infrastructures totalement détruites. Jusqu’à présent, on rebâtit grâce aux assurances et aux subsides gouvernementaux, mais ces fonds se tariront lorsque le risque sera reconnu comme étant trop grand. Et nous en sommes rendus là.
Les catastrophes actuelles, les canicules, les inondations, les sécheresses, les feux de forêt ne sont plus anecdotiques, épisodiques, comme auparavant. Elles surviennent de plus en plus fréquemment et de plus en plus violemment.
Regardez tous ces pays aux prises avec des événements hors normes. Le mois de juillet 2021 a été le plus chaud depuis qu’on accumule des données. Un peu partout, les records tombent les uns après les autres. Au Canada, récemment, on a frôlé les 50 °C, une température saharienne tout à fait disproportionnée compte tenu de sa latitude !
Nous regardons en direct la nature changer sous nos yeux à vitesse grand V. Ceux qui ne l’observent pas ne veulent simplement rien voir. Quant à moi, leur déni n’a aucune importance pourvu qu’on ne leur accorde aucune importance.
Devant la situation, y pouvons-nous quelque chose ? Maintenant, peut-être plus grand-chose et c’est probablement la raison pour laquelle certains préfèrent se masquer la face (de honte ou de dépit) que d’admettre courageusement ces faits effectivement très horrifiants.
On trouvera toujours ges gens qui fermeront les yeux devant le danger et d’autres qui les garderont grands ouverts. Je vous laisse le soin de vous demander à quel groupe vous appartenez en retenant que rien ne disparait véritablement lorsque vous vous réfugiez dans le noir derrière vos paupières closes. Tout n’est simplement que plus noir !
Durant un certain temps, j’ai travaillé dans un quartier industriel pas trop loin de chez moi. Une fois le boulot terminé, l’allais parfois prendre un verre de vin ou de bière dans un resto-bar tenu par des Italiens. N’étant ouvert que pour les deux premiers repas de la journée, la clé tournait dans la serrure aux environs de 19 heures. À ce moment, selon l’humeur du patron, soit il flanquait les réguliers à la porte, soit il nous servait une grappa décapante, gracieuseté de la maison.
Avec le temps, d’autres clients se sont greffés à la meute et si les portes fermaient toujours à 19 heures, il en allait tout autrement à l’intérieur où les fins de soirées, surtout les vendredis, s’étiraient jusqu’au petit matin.
C’est dans ce contexte que j’ai connu le videur. Oh ! Ne vous inquiétez pas pour moi, je n’ai jamais eu affaire à lui, heureusement. De toute façon, il n’exerçait plus ce métier depuis déjà quelques années. Maintenant il passait son trop-plein d’énergie à déplacer de très lourds panneaux de granit, de marbre ou d’ardoise.
Durant plusieurs années, il avait été videur dans un club tenu par d’autres Italiens très impliqués dans la mafia. Lui-même n’entretenait aucune autre relation d’affaires que celle consistant à débarrasser le club des clients qui n’étaient pas les bienvenus. Bandes rivales ou simples fauteurs de troubles, il ne reculait devant rien ni personne. La peur des couteaux ou des pétards ne semblait pas l’atteindre autrement qu’en lui faisant croître son niveau d’énergie et de dangerosité.
Si sa malheureuse victime était un peu en veine, elle sortait par la porte ouverte, sinon par la porte fermée, sinon par la fenêtre ou même par le mur. Mais chose certaine, elle sortait. Au bout du compte, son état physique dépendait généralement jusqu’à quelle niveau de rogne elle avait mis le videur.
Après que celui-ci m’ait expliqué les tenants et aboutissants de son ancien métier en les pimentant de faits vécus, je lui ai demandé comment il en était venu à exercer ce métier et ensuite pourquoi il y avait mis fin. Sa réponse m’a quelque peu surpris.
Lui-même d’origine italienne, il avait commencé ce travail simplement en se présentant au club en question. Bien que de la même communauté, il ne connaissait personne, mais il parlait leur langue. Il croyait posséder les compétences et le talent requis pour exercer le métier de videur et l’avenir lui a donné raison. Il m’avoua qu’il ne connaissait ni la peur ni la douleur, les deux qualités essentielles d’après lui pour bien faire ce boulot.
Un soir alors qu’il ne travaillait pas, d’anciennes victimes de son bon travail se sont réunies et l’ont attaqué sur la rue. Armés de bâtons et de tuyaux, ils l’ont roué de coups jusqu’à le laisser pour mort. Heureusement, sa forme physique lui a épargné les six planches, mais il dut séjourner à l’hôpital durant de longs mois.
Cet épisode sonna la fin de sa carrière de videur puisque ses deux plus grandes qualités s’étaient tout à coup envolées. Maintenant il comprenait ce qu’était la souffrance. Tant qu’il ne la connaissait pas, il ignorait la véritable portée de ses gestes lorsqu’il vidait le bar. Et la peur, elle aussi, il l’avait connue. Pas celle d’avoir encore mal ou de mourir, mais bien celle de comprendre qu’il pouvait faire subir énormément de souffrance, et qu’à tant de reprises, il l’avait bel et bien fait connaitre.
Sa crainte n’était pas tournée vers lui, vers les dangers qui l’attendaient, vers sa propre douleur, au contraire, elle concernait sa connaissance du danger que lui-même représentait pour les autres. L’humain est un animal fascinant. Lorsqu’on croit savoir quelque chose sur lui, il réussit presque toujours à nous surprendre.
Dans le cas du videur, c’est l’acquisition de la compassion par la compréhension des effets de ses propres actes qui sonna sa retraite de ce métier. Sa plus grande peur n’était pas d’avoir de nouveau mal, mais plutôt de faire à nouveau du mal. J’avais maintenant devant moi un videur… rempli de bonté, raison probable pour laquelle, je lui parlais en toute amitié en ce moment. Rencontrer et parler à des gens hors du commun exige parfois de se vider de nos préjugés.
J’habitais chez un collègue à une dizaine de kilomètres de notre lieu de travail. Un joli chalet loué durant la saison froide tandis que ses propriétaires se la coulaient douce en Floride, lieu de résidence d’un grand pourcentage des snow birds, nos chers compatriotes québécois à la retraite.
Systématiquement, le soir après le boulot, mon ami pratiquait l’art de la jonglerie. Il n’était pas du genre à lancer cinq quilles, sept haches ou onze torches. Non, il gardait son art minimaliste. Seulement trois balles toutes blanches, phosphorescentes, de la grosseur de pamplemousses, voilà quels étaient ses seuls outils de travail. Une partie de sa routine se déroulait à la lumière et la seconde à la noirceur la plus totale.
Durant ce second épisode, grâce à des gestes fluides sans le moindre défaut, ses balles dessinaient des figures géométriques variées parfaitement bien formées. Notre persistance rétinienne nous faisait voir des carrés, des pentagones, des cascades, des pyramides alors que seules existaient trois sphères blanches. Ses enchainements étaient spectaculaires, on aurait pu croire à des ovnis tellement le ballet était minutieusement chorégraphié et exécuté à la perfection.
C’est à ce moment que j’ai commencé à exercer cet art puisque je pouvais compter sur un prof privé juste à côté de moi. Toutefois, je n’ai jamais beaucoup pratiqué, j’avais trop d’autres intérêts, dont les activités de plein air et la flûte traversière.
Tous les deux célibataires, nous avions chacun nos charmes propres lorsque le vendredi soir venu, les clientes débarquaient à l’auberge pour séjourner durant le weekend. J’étais à l’accueil et lui s’occupait de garnir le foyer de bûches, les haut-parleurs de musique apaisante et de faire connaissance avec les nouvelles venues.
Nous avions rarement les mêmes attirances et si cela survenait, jamais nous ne jouions du coude. Comme chez les oiseaux, nous laissions toujours la gent féminine décider avant tout. Une fois, cependant, nous avions accroché sur la même fille. Elle avait un quelque chose de différent, de mystérieux et de profondément attirant. C’est donc elle qui fit son choix et ce fut mon ami qui eut l’honneur de la faire tomber dans ses bras.
Durant la semaine qui suivit, j’ai déménagé mes pénates puisque sa demoiselle passerait le prochain weekend chez lui. Je me suis donc déniché un autre chalet abandonné jusqu’au retour des feuilles. Quelques semaines ont passé durant lesquelles je n’ai pas vraiment échangé avec mon ami, trop occupés au travail et lui ensuite à passer ses soirées avec sa nouvelle copine.
Ce début de relation avait rendu mon ami joyeux, mais plus le temps passait, plus il semblait devenir distant, renfermé, renfrogné. Je sentais que ce nouveau couple battait déjà de l’aile, mais j’ignorais tout de la réalité des choses. À cette époque, nous étions habitués lui et moi à n’entretenir aucune relation stable avec nos conquêtes. En conséquence, son attitude m’intriguait un peu, mais elle ne m’inquiétait pas. Je ne croyais pas qu’il était tombé éperdument amoureux en si peu de temps.
Un soir alors que je lisais Le loup des steppes de Hermann Hesse assis au coin du feu, j’entends quelqu’un cogner à ma porte. C’est lui. Les yeux exorbités, le teint livide, la gorge nouée, il me demande péniblement s’il peut entrer. Évidemment !
Il m’explique alors ce qu’il vivait depuis quelques semaines. Nous ne nous étions pas fourvoyés sur la jolie fille. Elle était chaude comme la braise et mon ami au début en avait bien profité. Mais plus les jours passaient, plus elle commençait à adopter des attitudes pas tout à fait conformes aux attentes du jongleur. Le sexe, elle en voulait plus, bien plus, énormément plus. Ensuite, ce fut les menaces qui ont pris des proportions sans précédent, jusqu’à le menacer de mort. C’est à ce moment qu’il s’est enfui sans rien prendre, qu’il l’a laissée seule à son chalet et qu’il est venu habiter chez moi le temps qu’elle disparaisse.
Nous, les hommes, nous connaissons mal ce genre de situation. On entend beaucoup trop souvent des histoires d’horreur dont les victimes sont des femmes, rarement les gars. L’état psychologique de mon ami m’a permis de m’approprier en quelque sorte ce renversement de la situation.
Bien entendu, jongler avec plusieurs belles, le risque d’en échapper une croît avec le temps. Mais se retrouver avec une belle trop différente des autres, dont le comportement est totalement étranger, pour un jongleur professionnel, vaut mieux éviter de rajouter cette figure dans sa routine.
Les lacs fourmillent tellement au Québec qu’il semble impossible d’en donner un nombre précis. Tout dépend de la définition de « lac » donnée par les différents auteurs. Disons que les valeurs varient entre cinq-cent-mille et un million.
Certains de ces lacs abritent une ou plusieurs iles. Lorsque l’une d’elles est suffisamment en retrait pour que sa plage reste à l’abri des regards indiscrets, il n’est pas rare qu’elle soit surnommée « l’ile aux fesses ». Vous retrouverez rarement ce toponyme officiel, bien évidemment. Seuls les gens du coin connaissent l’ile en question et généralement sa réputation n’est pas surfaite. On peut imaginer sans peine l’activité favorite des gens qui utilisent une embarcation quelconque pour fouler ses rives.
En haute saison, par contre, si l’intimité est recherchée, il est préférable d’éviter ces endroits. Même mise en garde concernant les enfants, à moins de vouloir leur montrer les choses de la vie.
La météo peut se révéler très capricieuse en territoire montagneux. Un superbe ciel entièrement bleu se transforme rapidement et sans crier gare en un amoncèlement de nuées grises et noires. À cause de l’effet Venturi, les vents se déchainent, les vagues s’empilent, clouant sur place les adeptes de l’aventure extra-conjugale ou de la titillante exploration juvénile.
Un grain ne dure jamais bien longtemps sauf s’il s’agit d’un résidu d’ouragan et dans ce cas, la météo l’a certainement annoncé haut et fort longtemps d’avance. Donc, généralement, il suffit de se mettre à l’abri le mieux possible et d’attendre que le grain soit passé.
Mais avec les cellulaires, il est maintenant facile d’appeler les secours et d’exprimer sa panique alors qu’il suffirait de prendre son mal en patience. Je fus amené à quelques reprises à secourir des gens bloqués sur une ile aux fesses dont leur courte mèche les rendait à risque. Ce faisant, un de mes collègues et moi partions à leur rencontre pour les ramener en pleine tempête. Sans notre intervention, ils auraient essayé de revenir en usant de moyens et de compétences limités plutôt que d’attendre sagement la fin du mauvais temps.
J’ai toujours eu de la difficulté à comprendre les gens qui n’ont aucune capacité à évaluer les différents degrés de danger. Ils bradent les solutions les plus avantageuses pour adopter celles qui leur feront courir les plus grands risques. En me mettant personnellement en péril pour leur venir en aide, j’acceptais ce triste constat. L’humain moyen a perdu ses anciennes facultés de survivre qui le préservait autrefois de la plupart des aléas ou, s’ils survenaient, d’éviter de les aggraver inutilement.
Agir avec étourderie n’est plus un comportement risible, c’est devenu la norme. Et lorsque la situation devient grave, presser le bouton « panique » sans préalablement réfléchir aux meilleures options ramène l’adulte à agir comme un jeune enfant. Ensuite, les imprudents ou les impatients supplient ou exigent d’être secourus en blâmant les événements et tout le monde, sauf eux-mêmes.
De par son mode de vie aisé, l’humain s’est considérablement ramolli. Le jour où sa survie redevient indispensable, le temps n’est pas à l’apprentissage, mais à la débrouillardise intelligente.
Espérons que les quelques individus qui resteront bloqués sur l’une ou l’autre des iles aux fesses cet été finiront par comprendre qu’il suffit de patienter. Et dans l’attente, le mieux qui leur reste à faire s’avère certainement d’honorer le surnom donné à ces iles.
D’ailleurs, « survivre à l’ile aux fesses » consiste aussi à s’y reproduire, pas seulement à s’en extirper.
La plupart des garçons et sûrement beaucoup de filles ont déjà joué au roi (reine) de la montagne. On monte au sommet d’une butte de neige ou de sable et l’objectif est d’atteindre le sommet. Ensuite, il faut y rester tandis que les autres cherchent à vous y déloger en vous poussant en bas.
Monter au sommet à plusieurs reprises épuise assez rapidement. Ce faisant, l’individu qui a bien calculé ses efforts et qui a affiné sa stratégie voit ses adversaires abandonner et il finit par devenir le roi de la montagne.
Jeune, j’étais passablement fluet, mais cela ne m’a jamais empêché de jouer à ce jeu même si mes chances de devenir le couronné étaient à peu près nulles. Je m’amusais bien, et ce malgré mes incessantes dégringolades au pied de la butte.
Un jour, mes amis et moi jouions sur une vraie montagne. Il n’était plus question de tomber puisqu’un précipice bordait un de ses flancs. L’objectif était cette fois-ci de ravir une pièce de tissu rouge. Donc on se poussait plus prudemment et dans des directions opposées à la falaise. Jeune, le danger potentiel rajoute une couche d’excitation, raison pour laquelle des accidents surviennent bien plus souvent à cet âge.
Malheureusement, mon faible poids a déjoué les pronostics d’un participant qui m’a involontairement fait virevolter en direction du précipice. Je reculais en faisant dos au vide lorsque j’ai perdu l’équilibre. Je me suis retrouvé assis sur tout juste sur le rebord de la falaise. Ensuite, mon corps, dos en premier, a inexorablement basculé dans le vide.
Bon, si je suis ici à vous en parler, vous savez que je n’ai pas perdu la vie ce jour-là. Non, en fait, on m’a secouru. Le bon samaritain en question, le voici.
Mon dos basculait directement dans le vide, subitement, je l’ai senti appuyé sur un tout petit arbrisseau de pas plus de deux ou trois centimètres de diamètre. Si je m’étais retrouvé tout juste un peu plus à gauche ou à droite, c’en était fini. Mon corps oscillant dangereusement au-dessus du néant, le végétal risquait à tout moment de déraciner. Je suis resté suspendu ainsi entre terre et Ciel durant plusieurs secondes jusqu’à ce qu’un ami un peu plus alerte me tende la main afin de me tirer de ma fâcheuse position plus qu’instable. Le plus étonnant est que cet arbrisseau était l’unique à pousser le long de cette falaise et j’ai eu l’incroyable veine de tomber directement sur lui.
Cette journée-là, si mon faible poids a presque causé ma perte, c’est également grâce à lui que l’arbuste a pu résister à sa charge. Dans la vie, être désavantagé d’une quelconque façon ne représente jamais qu’une seule face d’une médaille. Ce jour-là, en l’espace de deux secondes, mon désavantage patent au jeu du roi de la montagne s’est subitement transformé en avantage salvateur. Cette expérience m’a fait apprécier ma condition physique qu’aucun autre gars n’enviait vraiment. Mais depuis ce temps, j’ai également cessé d’envier être aussi costaud qu’eux.
Et peu importe qui a gagné cette joute, ce jour-là le vrai roi de la montagne fut incontestablement l’être à la légèreté soutenable… par un simple arbrisseau providentiel.
J’étais adolescent et souvent à cet âge, on se sent mieux ailleurs qu’à la maison où l’on gâche son temps en compagnie de ses parents ou de ses sœurs (je n’ai pas de frères). Ainsi, je passais la plupart de mes soirées. À ce moment, son grand-père vivait encore, un homme presque plus vieux que sa hauteur en centimètres. Non, sans exagérer, il était âgé de 94 ou 96 ans et il devait mesurer moins d’un mètre et demi.
Il était tout petit et très mince, une vraie brindille. Pourtant, il avait été draveur presque toute sa vie active. Pour ceux qui connaissent les exigences de ce métier, sa carrure ne correspondait pas du tout au type de l’emploi. Tous les travailleurs du bois de cette époque où l’aide mécanique était presque inexistante devaient s’en remettre à leurs seules capacités physiques. Je ne pouvais l’imaginer vraiment plus baraqué, il fallait donc qu’il existe une explication à ce paradoxe incompréhensible.
Un jour, il me parla de son ancien travail, la drave. Comme tous les gars ayant vécu leur jeunesse avant les années 1900, il avait appris son métier à la dure, en l’exerçant, tout simplement. Étant de nature délicate, personne ne le voyait déplacer les énormes billots flottants (au Québec on les appelle des « pitounes ») à la seule force de ses frêles bras. Le « foreman » l’a donc dédié à exercer un autre travail encore plus dangereux, mais pour lequel son physique deviendrait un atout plutôt qu’un handicap. C’est ainsi qu’il devint dynamiteur.
Lorsque les pitounes créaient des embâcles sur la rivière, c’est lui qui allait dynamiter la montagne de billots enchevêtrés afin qu’ils retrouvent le chemin du courant. Pour réussir, il devait atteindre l’embâcle en se déplaçant sur les billots en flottaison, il déposait ensuite sa charge au bon endroit et enfin il s’éloignait le plus rapidement possible avant l’explosion qui projetait les billots dans toutes les directions.
Courir vite ne garantissait pas la survie de ce bûcheron atypique. Il devait également s’éloigner en conservant son équilibre sur des troncs cylindriques, très glissants et qui pivotaient sur eux-mêmes au moindre contact. Le plus grand danger ne consistait pas à recevoir une pitoune sur la tête, mais bien à courir sans tomber à l’eau, car la suite s’avérait souvent fatale. Soit les gros billots de bois vous écrasaient, soit ils vous emprisonnaient sous l’eau.
À cette époque, l’espérance de vie des dynamiteurs était très courte et le seul fait qu’il ait exercé ce métier d’une extrême dangerosité durant plusieurs dizaines d’années suffit à reconnaitre tout son talent. Contraint de louvoyer entre plusieurs dangers simultanés où une seule erreur s’avérait souvent fatale, y avoir survécu semble exceptionnel à cette époque où le « boss » avait le droit d’exiger de ses employés d’affronter des situations hautement périlleuses si les gars voulaient conserver leur job.
Heureusement, ce gringalet a su tirer plus qu’honorablement son épingle du jeu. Il a même poussé le bouchon jusqu’à vivre centenaire. Comme quoi, la force brute n’est pas toujours le plus grand secours nécessaire, il suffit parfois d’une seule brindille pour déplacer des montagnes de troncs d’arbres.
Vous pourriez croire que ce n’est que spéculations et pourtant, nous pouvons utiliser les mathématiques pour répondre à cette question potentiellement critique pour notre survie à long terme.
Tout d’abord, un élément essentiel consiste à connaitre l’âge de la Terre par rapport à celui de la Voie lactée. De fait, si la Terre a presque l’âge de son hôte, il est très peu probable que d’autres civilisations soient plus âgées que nous. En revanche, si la Terre était née très tardivement, nous risquerions d’être les benjamins entourés d’ainés.
4,5 milliards d’années pour la Terre et 13,5 milliards d’années pour la Voie lactée, notre planète a tout juste le tiers de l’âge de sa Galaxie. Cette fraction s’avèrera essentielle pour la suite du calcul.
Nous avons constaté que le nombre de civilisations sur Terre par rapport à leur espérance de vie, qu’elles furent grecque, sumérienne, romaine, égyptienne, soviétique, maya, aztèque, etc., suivait une courbe décroissante exponentielle. Très peu ont survécu longtemps et un grand nombre ont rapidement disparu. Voici à quoi ressemble cette fameuse courbe montrant l’âge en fonction du nombre de civilisations. L’âge maximal de 100% correspond à l’âge de la Galaxie. Ainsi, la plus vieille civilisation possible n’existerait plus (ou n’aurait jamais existé).
Si l’on place un point au tiers de sa hauteur, (33 %) celui-ci projeté sur l’axe horizontal le coupe à environ 12. En considérant la valeur 50 comme étant le point significatif le plus élevé et en ramenant cette valeur à 100 %, 12 vaut donc 24 %. En première approximation, considérons donc qu’à cause de l’âge de la Terre par rapport à celui de sa Galaxie, un quart des civilisations sont plus vieilles que nous tandis que les trois quarts sont plus jeunes.
Ainsi, nous n’aurions probablement rien à craindre des civilisations plus jeunes qui seraient technologiquement moins avancées que nous. Reste la civilisation plus âgée, certainement capable de nous anéantir assez facilement. En revanche, son âge lui a-t-il conféré plus de sagesse ?
Cet exercice mathématique répond, du moins partiellement, au paradoxe de Fermi. La plupart des vieilles civilisations ont eu le temps de s’éteindre, probablement à cause du principe du grand filtre évoqué dans l’article précédent. Et puisqu’elles se raréfient de plus en plus, il en resterait très peu dans notre environnement galactique immédiat pour nous porter atteinte ou seulement nous signaler leur existence.
J’ai abordé à quelques reprises le sujet du paradoxe de Fermi. Ce physicien se demandait où étaient tous les extraterrestres si des multitudes de mondes existaient dans l’Univers. Puisque celui-ci est vieux de 13,77 milliards d’années et que la Terre n’en a que 4,5 milliards, des hordes d’étrangers techniquement plus avancés que nous auraient déjà dû débarquer sur notre planète. Or, on n’en voit pas, du moins pas de manière évidente et officielle.
Des centaines de raisons ont déjà été invoquées pour expliquer leur absence, ou du moins leur invisibilité. Parmi celles-ci, l’une d’elles a particulièrement attiré mon attention. Il s’agit du Grand filtre.
Si cette théorie est juste, eh bien ! on est mal barrés. Elle expliquerait l’absence d’E.T. par le fait que toute civilisation technologiquement avancée finit inexorablement par se détruire à l’aide de ses propres inventions ou des conséquences de sa croissance et de son développement.
Le filtre agirait tôt ou tard et, dans la majorité des cas, il surviendrait avant d’acquérir les moyens de peupler d’autres lieux dans la Galaxie. L’humanité a frôlé l’extinction lors de la guerre froide à cause de l’arme atomique et cette menace n’est pas encore entièrement révolue. Il pourrait également s’agir d’une catastrophe naturelle. Ça pourrait être une arme biologique ou tout simplement d’un virus naturel virulent issu de la dégradation de l’environnement, de la surpopulation et des modes de vie irrespectueux de la Nature. Ça ne vous sonne pas quelques cloches ?
Si toutes les populations extraterrestres disparaissent avant de coloniser à grande échelle d’autres systèmes planétaires, leur existence restera à jamais une simple hypothèse. Le Grand filtre agirait rapidement après l’élévation d’une civilisation au rang de peuple technologique puisqu’il regrouperait des centaines de causes létales plausibles, toutes capables de l’anéantir. Tant de dangers et si peu de sagesse acquise pour tous les affronter feraient en sorte de réduire à néant les chances qu’une civilisation puisse évoluer vers une espèce capable de visiter et coloniser la Galaxie.
Puisque les lois de la physique et de la chimie sont semblables, peu importe le lieu où les espèces vivantes évoluent, on peut parier que les civilisations extraterrestres font face aux mêmes contraintes que nous-mêmes et qu’elles progressent de manière à peu près équivalente. L’inverse est également vrai. Si, inexorablement, les peuples des étoiles se détruisent, probablement le même fâcheux destin nous attend.
Alors, priez pour observer une panoplie de peuples extraterrestres débarquer sur Terre dans les plus brefs délais, la théorie du Grand filtre sera ainsi mise à mal, nous permettant peut-être d’espérer avoir un avenir autre que celui de sombrer dans l’oubli ou l’ignorance universelle d’avoir un jour vécu, évolué, inventé et d’être passé à un cheveu de visiter les étoiles.
Au milieu des années 1970, une équipe de trois chercheurs du MIT ont mathématiquement extrapolé le futur de notre civilisation en tenant compte de différents facteurs comme l’exploitation des ressources non renouvelables, l’accroissement de la population, etc. Ils ont appelé cette simulation « Business As Usual » afin de signifier qu’elle ne faisait intervenir aucun changement de comportement de notre part. Ils ont modifié leurs données en rajoutant des ressources, en diminuant le taux de natalité, en réduisant notre consommation individuelle, rien n’y faisait, une dégringolade brutale finissait toujours par survenir. Seule la date de l’inflexion de la courbe changeait.
Les résultats de leurs calculs montrent une étonnante ressemblance avec les chiffres réels rapportés durant les 50 ans ayant suivi cette étude. En fait, nous avons légèrement fait pire que leurs prédictions. Faut-il s’en étonner ? Aujourd’hui, leur conclusion alarmiste de l’époque n’étonne plus. Afin d’éviter cette catastrophe, ils recommandaient un changement immédiat de comportement de consommation si nous voulions éviter l’effondrement global anticipé aux alentours des années 2025-2050 selon le modèle.
Nous frôlons l’année 2021 et nous n’avons rien changé alors que l’alarme a été entendue depuis longtemps, toutes les preuves mathématiques à l’appui. Maintenant, l’effondrement surviendra à coup sûr. Il est bien trop tard pour croire changer quelque chose même si nous passions au neutre, même si nous mettions tous les chevaux à la renverse.
L’épisode de la COrVID-19 nous aura servi de coup de semonce. Les historiens du futur, s’il en reste, diront de l’année 2020 qu’elle aura vu poindre le premier signe évident mondial de cette bascule. Ils tenteront de nous trouver des excuses pour avoir laissé le train filer droit dans le précipice, mais leur verdict restera sans appel. Au mieux ils statueront que nous nous sommes comportés en parfaits idiots. Plus probable qu’ils arrêtent leur décision sur le fait que nous avons été de dangereux crétins égocentriques.
N’ayez aucun doute, c’est en ces termes qu’ils nous définiront et ils auront entièrement raison. Parce que nous regardions notre maison flamber et plutôt que de réagir, nous avons continué à festoyer, à faire bombance, à faire du business as usual.